Les ARTS et les artistes
" VOICI L'HOMME..."
"L'art sacré" chrétien existe-t-il ?
1. Lieu de prière, lieu sacré ?
Pendant 300 ans, contrairement à d’autres religions,
l'Église n’a pas créé d'art spécifique.
Puis, lorsqu’on lui accorde la liberté de culte, elle n'éprouve
pas le besoin de créer de lieux de culte originaux pour exprimer son
identité.
Cependant - surprise - elle n'adopte pas comme lieux de rassemblement et de
prière
l’architecture religieuse du moment, celle des temples (cf. la Maison
Carrée, à Nimes).
Son modèle architectural est celui de l’architecture
profane de la basilique.

Basilique de Trèves,
construite sous l'empereur Constantin pour servir de salle de justice et de
bourse
Dans le même esprit, des historiens de l'art font remarquer que les sculptures
des sarcophages paléochrétiens
reproduisent sans retouches stylistiques majeures l'art naturaliste de Rome.
C'est ainsi que l'on retrouve chez le Christ Bon Pasteur

Jésus Bon Pasteur
les grands traits de la représentation du berger mythique Aristée…

Aristée
La basilique chrétienne reste ce qu'elle est : une architecture profane.
Devenue lieu de prière et de célébration, elle prend en
même temps un nouveau sens, une nouvelle dimension…
C'est très très fort !
Je ne sais pas jusqu'à quel point ces premiers chrétiens en ont
eu la conscience claire.
Reste qu'ils ne ressentaient pas le besoin d'un lieu "sacré"
à l'architecture originale, qui trancherait sur tout le reste.
Leur lieu de prière "incarnait", symbolisait, anticipait leur
espérance :
c'est toute l'histoire des hommes qui est "sacrée" aux yeux
du Père…
Quelle belle intuition de foi ils ont eue !
Regardons-y d'un peu plus près.
La basilique est un édifice d’inspiration grecque ;
elle est apparue au IIe siècle av. J.-C.
Dans l'antiquité grecque puis romaine, il s'agit d'un bâtiment
couvert, ouvert au public, qui sert de lieu de réunion.

Basilique de Trèves,
maquette de l'aspect original
Dans la Rome antique, une basilique est habituellement composée
d'un hall rectangulaire, de taille considérable, entouré par une
ou deux ailes,
parfois avec des galeries, et possédant des ouvertures dans la partie
supérieure des murs latéraux :
on le retrouve dans la disposition de la basilique Sainte-Sabine, à Rome.

Basilique Sainte-Sabine
L'édifice est construit sur le forum, lieu par excellence de la vie publique.
Initialement prévu comme espace public à l'abri des intempéries,
la basilique se spécialisa dans les activités judiciaires et bancaires
;
elle occupait également la fonction de marché.
Adopter cette architecture absolument profane n'était pas neutre, pour
les chrétiens.
Certes, il aurait été assez difficile pour eux de se modeler sur
l'architecture "sacrée" des temples,
vus comme des lieux de culte démoniaque.
Mais, serait-ce en s'inspirant de quelque chose, il aurait été
possible de chercher à créer du nouveau,
pour caractériser et signifier l'originalité de son culte, pour
marquer son identité :
comme l'ont fait les musulmans avec les mosquées.
Cependant, de petites touches, originales, marquent symboliquement le caractère
proprement chrétien de la basilique chrétienne.
Dans la basilique romaine, on entrait par le grand côté, c'était
commode, et on se retrouvait entre soi, sans plus.
Dans la basilique chrétienne, on pénètre par le pignon
(le petit côté), et non par le grand côté :
quand on entre dans une basilique chrétienne, on est appelé à
cheminer vers quelque chose…
à l'image de notre vie qui est un pèlerinage vers Dieu et la Jérusalem
céleste, à l'appel de Jésus : "Viens, suis-moi
!"

Basilique Sainte-Sabine
Quant aux temples romains, les gens n'y entraient pas :
ils étaient laissés sur le seuil, l'intérieur étant
réservé aux prêtres seuls.
Ces petits détails marquent symboliquement et font expérimenter
concrètement ce qu'est la vie du disciple de Jésus.
C'est très discret, mais c'est très fort !
A ma connaissance, l'histoire ne fait pas état de grandes discussions
pour savoir quelle architecture on allait adopter :
l'empereur a donné une basilique romaine aux chrétiens, et ils
s'en sont servis sans état d'âme ;
après, ils en ont construit de nouvelles.
Cela veut dire que la chose allait de soi.
Elle n'en est que davantage significative.
La basilique est la forme primitive et fondamentale du lieu de culte chrétien
;
elle l'est restée longtemps puisqu'on retrouve le même plan dans
l'architecture romane :
une nef centrale et deux nefs latérales.

Eglise romane "Saint-Jean-Baptiste", en Suisse
Pourquoi donc ce choix spontané d'une architecture profane ?
La clef semble se trouver dans le mot ‘Église’ lui-même
:
il signifie ‘assemblée’, assemblée convoquée
par Dieu.
Ainsi, pour les premières générations chrétiennes,
le ‘lieu’ du sacré n'est-il pas un bâtiment
mais la communauté même ;
assemblée à l'appel de Dieu, habitée par Lui, c'est elle
qui est "sainte", sacrée.
Peu importe l'endroit où elle se rassemble, pourvu qu'il soit commode
pour le rassemblement.
Par extension, le mot "église" a fini par désigner aussi
le lieu matériel du rassemblement de la communauté chrétienne
;
mais l'église n'est pas et n'a pas à être le lieu "sacré"
par excellence, à l'image des temples païens :
c'est un simple lieu de rassemblement.
Ce n'est pas le lieu qui fait le sacré ;
c'est la réunion des chrétiens qui rend ce lieu "sacré".
Ou mieux, le lieu "sacré" des chrétiens
symbolise le caractère sacré de la communauté chrétienne
qui s'y rassemble
et, par extension, signifie le caractère sacré de tout homme et
de toute communion entre les hommes :
en tant qu'aimé(e) et habité(e) de Dieu.
Lorsque le christianisme s'est déclaré seule vraie religion
et qu'il s'est substitué aux cultes païens dans tout l'empire romain,
la connotation "sacrée" a malheureusement reflué sur
le lieu "église" en-soi
parce qu'il se substituait aux anciens lieux de culte, aux temples.
C'est compréhensible ;
c'est dans la sensibilité religieuse spontanée de l'homme,
et ça reste ancré, malgré l'Évangile.
Il arrive un moment où l'on ne réalise plus, et c'est dommage
!
même si tout le monde sait qu'on peut célébrer l'eucharistie
partout
[Encore que…
Dans les années 1950, il fallait une autorisation de l'évêque
pour pouvoir célébrer la messe en plein air,
c'est-à-dire en dehors d'une église, lieu sacré ;
les scouts avaient reçu une autorisation permanente de le faire, et cela
semblait très novateur !
En même temps, pendant la guerre de 39-45, dans les camps de prisonniers,
les prêtres célébraient la messe là où ils
pouvaient,
et le "sacré" calice était parfois une boîte de
conserve en fer blanc :
personne n'y a jamais trouvé à redire, au contraire.
Il y a des moments où l'essentiel va se cacher dans les recoins…].
Tout en nous est à laisser convertir par la rencontre de l'Évangile,
même le meilleur, y compris le sens du sacré…
Ce n'est jamais acquis une fois pour toutes.
Le sens religieux spontané des humains, dont nous sommes tous porteurs,
est une sorte de force de gravité qui tend à nous faire dévier
de l'essentiel
si nous n'y prenons pas garde :
en régime évangélique, la seule réalité "sacrée",
c'est l'homme et la relation entre les hommes,
parce que l'homme est aimé de Dieu, quoi qu'il arrive (cf. le génie
de l'abbé Pierre)…
L'assemblée chrétienne en est le signe, le symbole, le "sacrement".
Sur ce point, les Témoins de Jéhovah n'ont pas tort de se démarquer
en appelant leurs lieux de réunion "salle du Royaume", et non
temple ou église…
Un processus analogue a fait que les pasteurs de la communauté ont été
appelés "prêtres",
comme les desservants des anciens lieux de culte auxquels ils se substituaient.

La Maison Carrée, à Nimes
Un prêtre, c'est quelqu'un qui présente à la divinité
les offrandes et les prières des hommes ;
il sert d'intermédiaire entre la divinité et les hommes.
Du coup, on a vus les pasteurs chrétiens sur le modèle du "prêtre",
comme des spécialistes du "sacré", qui leur serait réservé.
Pourtant chacun sait que les baptisés n'ont pas besoin d'intermédiaire
entre Dieu et eux :
"Vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous
écrier : Abba ! Père !
L'Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes
enfants de Dieu" (Rm.8/15-16),
"l'Esprit vient au secours de notre faiblesse ;
car nous ne savons que demander pour prier comme il faut ;
mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements
ineffables" (Rm. 8/26)…
Une anecdote significative.
Vers 1957, l'assemblée des cardinaux et archevêques de France avait
sorti une déclaration disant que
le Notre Père était une prière typiquement sacerdotale, réservée au prêtre au cours de la messe
;
les fidèles devaient l'écouter, et non la réciter avec
lui, comme certains se mettaient à la faire.
Quelques mois plus tard, Rome publiait un texte
demandant à tous les fidèles de réciter le Notre Père avec le prêtre
car c'était typiquement la prière de tous les baptisés…
Ce que nous faisons encore, et qui est très juste.
Mais on l'avait perdu de vue,
même si tous les baptêmes finissaient, comme aujourd'hui, par le
Notre Père, la prière des enfants de Dieu !…
Nous avons sans cesse besoin de nous ré-accorder au diapason de l'Évangile
pour trouver la juste attitude ;
c'est une véritable et passionnante aventure.
Elle se vit à tâtons.
Ce type de décalages avec l'Évangile, de malentendus ou d'inconsciences,
traverse toute l'histoire de l'Église.
C'est que l'Évangile prend en compte la culture et la sensibilité
religieuse de tous les peuples et de toutes les époques,
mais qu'en même temps il se trouve en tension avec elles, il les déplace,
il les réoriente.
C'est tout le "travail" (au sens du "travail" de la naissance) de l'inculturation.
L'Évangile touche et déplace, "convertit", tout de l'homme.
Accueillir l'Évangile en vérité demande aux
croyants et à l'Église
un discernement et un combat permanents,
sans cesse à recommencer au fur et à mesure que le contexte culturel
change.
Aujourd’hui, qu’est ce qui est "sacré" ?…
*
* * *
Nous pourrions nous arrêter là.
A proprement parler, il n'y a pas d'art "sacré" "chrétien"
;
et, pour nous, il ne peut pas y en avoir :
parce que tout ce qui est vraiment humain est "du Christ" et, pour
cette raison, "sacré".
S'il arrive que l'on puisse parler d'art "sacré", ou d'art
"chrétien",
ce sera de façon dérivée et un peu impropre ;
toujours dangereuse car elle ouvre la porte à des confusions :
cet art-là serait "sacré" ou "chrétien", et
le reste ne le serait pas.
Il serait plus clair de parler simplement d'art à sujet religieux,
ou d'art à fonction religieuse,
dont ferait partie l'art à sujet religieux chrétien ou à
fonction religieuse chrétienne.
Cet art à sujet religieux "chrétien" se différencie,
par exemple, de l'art musulman sur le plan des représentations.
Je me souviens de la boutade de l'un de mes anciens professeurs de théologie.
Je lui racontais qu'en revenant de visiter un ami en train de mourir d'un cancer
du poumon,
je me refaisais le moral en écoutant une cantate de Bach.
Je lui fais écouter un morceau de cette cantate, et il lance, avec un
demi sourire :
"Il n'y a pas de doute. Ce protestant était un chrétien !"
L'art de JS Bach respire quelque chose d’autre…
Mais toute expression artistique qui "dit" quelque chose du mystère
de l'homme,
d'où qu'elle vienne,
est aussi "chrétienne" et aussi "sacrée" que
cette cantate de Bach,
même si la cantate, elle, se veut religieuse et chrétienne.
Dieu habite et prend en compte toute l'histoire humaine des hommes
et pas seulement leur histoire religieuse.
Quand on a perçu cette donnée fondamentale, cette originalité
de l'Évangile,
on dispose d'une clef de discernement étonnante.
Car l'histoire des hommes ne cesse de décliner l'homme, jour après
jour,
sous des formes toujours nouvelles…
et, avec l'Église, en Église, nous avons en permanence à
risquer un discernement,
avec les batailles, les trouvailles et les inconsciences, toujours nouvelles,
que cela comporte.
Nous allons, sans prétention, parcourir deux moments de cette histoire,
l'un fort ancien, l'autre très actuel.
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Arts - Cultures Foi de la délégation de Nimes
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