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" VOICI L'HOMME..."



Chrisme



"L'art sacré" chrétien existe-t-il ?



2. La crise iconoclaste, ou l'homme et le mystère



André Grabar, russe orthodoxe, historien de l'art byzantin et de l'iconographie du Moyen Âge,
a montré que la culture iconographique du monde païen offrait des ressources immédiates et très riches aux artistes chrétiens.
Les rois, plus ou moins divinisés, étaient traditionnellement statufiés ;
cette statue était objet de culte car elle était considérée comme une présence du roi.
C'est cette donnée culturelle et religieuse qui a donné naissance aux icônes,
comme images du Christ et des Saints qui rendaient sensible leur présence.
En Orient, l’icône n’est pas une illustration ni une image
(l’image qui illustre, c'est de la culture occidentale) :
elle est une présence symbolique.

  Icône de saint Jean Damascène

  Icône de la Transfiguration


Une fois encore, le christianisme naissant ne cherchait pas à forger ses propres modèles.
Il puisait tout simplement dans le milieu où il baignait.
Les artistes chrétiens des premiers siècles n'inventaient pas un "art chrétien"
mais avec leur ‘œil intérieur’, ils trouvaient à exprimer leur foi en s'inspirant de la création artistique de leur temps.
Ce processus fait partie de ce qu'on appelle "l'inculturation".

La crise iconoclaste, au 8e et au 9e siècle, en Orient, est une belle illustration de notre propos.
La sensibilité de certains chrétiens y poussant, la référence à l'Ancien Testament et la rigueur musulmane aidant,
en 730, l’empereur Léon III l’Isaurien (empereur de 717 à 741)
interdit l’usage d’icônes du Christ, de la Vierge Marie et des saints ;
il ordonne leur destruction.
Il faut savoir que la question est déjà ancienne.
En Orient, des Pères de l'Église comme Clément d’Alexandrie (150-215)
prononcent l'anathème contre les œuvres d’art ;
il leur semble qu'elles détournent le regard de la réalité pour le tourner vers des images,
c'est-à-dire vers de la fiction, et qu'ainsi elles trompent les personnes :
tout comme les idoles, ces images qui trompent tant de monde sur la réalité de Dieu.
Pour eux, admirer un beau corps sculpté en marbre est un leurre, un mensonge,
puisque ce corps est sans vie.
De même, à la fin du 2ème siècle, à Carthage, en Occident,
Tertullien condamne le théâtre et toute forme d'art qui donne du plaisir à voir ou à être vu,
car ce n’est pas la vérité…
Lui aussi apparente l'amour du théâtre et de l'art à une idolâtrie.
Rigueur anti-idolâtrique du judaïsme et de l'islam…
goût ancestral de l'humanité pour les représentations religieuses…
où se trouve la juste voie ?
Le discernement n'est pas facile.
Si les Pères condamnent, ce n'est pas uniquement au nom d'une orthodoxie doctrinale ;
c’est parce que le peuple a des attitudes idôlatriques
et qu'ils veulent sauvegarder l'expérience évangélique dans son authenticité, avec son originalité.
Leurs interventions se veulent éducatives :
il s'agit de s'ouvrir à ‘l’invisible', au mystère,
en acceptant de ne pas pouvoir faire le tour de Dieu ni ‘acheter’ sa bienveillance…

La controverse iconoclaste du 8e siècle naît du refus de nombreux chrétiens de détruire leurs icônes :
intuition profonde de la foi, ou simple déformation populaire à tendance idolâtrique ?…
Le futur saint Jean Damascène est l’un des chefs de file de cette résistance.

  Icône de saint Jean Damascène

  « [Puisque] Ce qui n'a ni quantité, ni mesure, ni taille par l'éminence de sa nature,
par cette réduction assume la quantité, la mesure et les caractères du corps,
dessine alors ton panneau et propose à la contemplation
Celui qui a accepté d'être vu. »
(Jean Damascène [ci-dessus, son icône], dans : 'Contre ceux qui rejettent les saintes icônes',I )


Mais la position forte de l’empereur, puis de son fils Constantin V (empereur de 741 à 775), contre les partisans des icônes
est encore renforcée par leurs succès militaires.
La crise iconoclaste est terrible ; on s'écharpe.
Finalement, en 787, le second concile de Nicée autorise à nouveau le culte des images,
tout en interdisant sévèrement leur commerce.
La raison théologique tient en ceci :
si le Christ s’est incarné, il est possible de représenter physiquement le Fils de Dieu, et de peindre les saints ;
le culte de l'image n'est pas idolâtrique en son principe, il n'offense pas la grandeur de Dieu :
au contraire, l'icône authentique aura le don de manifester l’invisible.
L'Église accepte le risque - réel ! - de l'image,
sur les pas du Dieu qui a accepté le risque de l'Incarnation.
Ce discernement n'est pas tombé du ciel,
il y a fallu de la finesse évangélique et du courage
ainsi qu'une écoute en profondeur des réactions du peuple chrétien,
une écoute dépassant les seuls jugements.
Et dans ce discernement, l'Église a mieux perçu l'inouï de ce mystère de l'Incarnation
qu'elle ne cessait pourtant de proclamer comme essentiel depuis quelque sept siècles...

Les icônes :
création d'un art "sacré" "chrétien" ?
ou fruit de la rencontre avec une culture et d'un discernement évangélique
dans un débat entre positions antagonistes ?...

L'opposition aux images est récurrente.
On la retrouvera d'ailleurs, au 16e siècle, chez les protestants, surtout calvinistes,
en réaction contre certaines déviations à tonalité idolâtrique dans le culte des images.
Sans aller chercher si loin, dès son arrivée sur le trône, Léon V (empereur de 813 à 820)
provoque un second iconoclasme, plus rigoureux que le premier.
Sa politique est poursuivie par Michel II et par Théophile.
Finalement, Théodora, veuve de ce dernier et régente de son fils mineur Michel III,
proclame la restauration des icônes en 843.
En pratique, la motivation de l'empereur était avant tout politique
(les questions religieuses interfèrent toujours avec des enjeux culturels et politiques ;
le procès de Jésus en est la parfaite illustration…).
L'empereur de l'empire chrétien voulait un symbole unique d'adoration
pour mieux réunir ses sujets derrière sa bannière
et faire face à une grave crise extérieure ;
pour lui, ce symbole devait être celui du Christ,
le "chrisme" [X (chi)et P (rho)], et il devait se substituer aux icônes des saints.

  Le chrisme


Aujourd'hui, le chrisme est devenu à nos yeux un signe, un symbole typiquement chrétien, ecclésial.
Un signe que certains disent "sacré".
Quand ou y regarde de plus près, on s'aperçoit que, là aussi, pour dire sa foi sous forme symbolique,
l'Église a adopté une expression artistique de son temps, extérieure à elle.
Il faut savoir que le chrisme est, à l'origine, un symbole païen.
C'est l'abréviation, à travers ses deux premières lettres, du mot grec "chrêstos", qui signifie «bon, utile, de bon augure» ;
le chrisme indique soit un souhait soit un commentaire approbateur.
Le symbole fut adopté par le christianisme (de "chrêstos" à "christos", il n'y a pas loin)
et il servit d'emblème aux empereurs chrétiens qui succédèrent à Constantin :
c'est "son" symbole que l'empereur voulait imposer et faire prévaloir sur toute autre image.
Il récupérait le religieux à des fins politiques.

Comment pareille récupération pouvait-elle être acceptable, à l'époque, pour des chrétiens ?
Pour avoir une chance d'être acceptée,
il fallait bien que la politique impériale trouve une accroche chez eux.
Parmi toutes les raisons possibles, j'en vois deux très fortes.
L'une est liée à la faiblesse humaine :
il est tellement plus confortable d'être "du côté du manche", surtout quand le pouvoir a une aura sacrée…
L'autre est liée à la question même des icônes :
il y a toujours eu dans la communauté chrétienne des tendances à édulcorer le scandale de l'Incarnation.
Cf. à la charnière du 1er et du 2e siècle, l'insistance de la 1ère épître de Jean :
"Ce qui était dès le commencement,
ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé,
ce que nos mains ont touché du Verbe de vie (…),
ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons,
afin que vous aussi soyez en communion avec nous
" (1ère épître de Jean 1/1-3).
Le symbole du chrisme débarrasserait l'Église de toute image…
Le pouvoir politique est toujours habile à tirer parti des situations.
Mais la pleine humanité de Jésus, avec sa conséquence sur la légitimité des images,
faisait tellement partie intégrante de l'expérience des disciples
qu'elle a toujours fini par s'imposer dans l'Église,
serait-ce au prix de mille tensions et de dissensions au sein de la communauté.
Les images ont donc retrouvé droit de cité.
Elles n'ont pas eu besoin pour autant d'éliminer le chrisme, au contraire.

Le christianisme naissant a eu le génie de ne pas inventer un art,
maisd'aller habiter la création artistique de son époque,
tout en restant lui-même et avec créativité
.
Nous nous laissons facilement piéger par les mots, sans nous en rendre compte…
Les icônes ne sont pas "sacrées", ni même "chrétiennes", en raison de leur style unique.
Elles ne le sont pas d'abord en raison de leur sujet religieux (le Christ et les Saints).
Si on peut les dire "sacrées" ou "chrétiennes",
c'est essentiellement parce qu'elles sont porteuses du mystère de l'homme :
un mystère accompli et manifesté en Jésus de Nazareth, le Fils de Dieu,
et dont les Saints sont irradiés.
La finesse n'est pas négligeable,
nous allons le voir en faisant une brève plongée au cœur de la création artistique "profane" actuelle.





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