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Chrisme



"L'art sacré" chrétien existe-t-il ?



3. Où est passé l'art sacré ?



Je le répète, quand l'Église habite l’art profane, elle ne copie pas.
Avec créativité, elle lui donne une autre dimension, un autre ‘volume’,
elle laisse deviner ‘autre chose’, qui lui vient du Christ ;
en ce sens, elle contribue à donner à l’art toute sa vocation :
exprimer le mystère le plus caché de l'homme.
Mais l'Église des origines n'a pas créé un art spécifique.
Si l'art qu'elle suscite peut être dit spécifiquement "chrétien",
c'est essentiellement en raison de son sujet ou de sa fonction religieuse.
Si cet art peut être dit "sacré", c'est essentiellement parce que,
à travers son sujet "religieux" ou sa fonction "religieuse",
il "dit" un mystère caché qui habite tout homme.
Ce n'est pas facile à intégrer
si j'en juge par le nombre de sollicitations que je reçois au titre de "Arts-Cultures-Foi" :
on s'imagine que je m'occupe d'art sacré et de culture chrétienne.

En défendant les icônes, l'Église a favorisé la création artistique.
Elle-même s’est beaucoup appuyée sur l’expression des artistes ;
elle les a soutenus et encouragés,
consciente que l’expression artistique est un langage qui parle au cœur
au-delà de ce qui est donné à voir, à entendre…
Mais peu à peu, l'art lui a en quelque sorte échappé, jusqu'à lui devenir comme étranger.
Pour certains, c'est la mort de l'art "sacré" "chrétien".
Qu'en est-il au juste de la création artistique moderne dont le sujet ne se veut pas forcément religieux ?
Peut-il avoir un caractère "sacré" "chrétien" ?…

A partir de la Renaissance italienne,
les thèmes profanes font leur irruption dans l’iconographie artistique à sujet religieux.
C'est ainsi que le grand peintre vénitien Véronèse, à qui on commande une ‘Dernière Cène’,
représente Jésus et ses douze apôtres à table,
mais au milieu d’une foule d’autres personnages.
On lui refuse son tableau qui ne correspond pas aux canons des ‘Dernières Cènes’.
Alors il biffe le titre de l’œuvre pour l’appeler 'Repas chez Lévi' ;
c’est sous ce titre qu’on peut le voir au musée de l’Académie à Venise.

  Icône de saint Jean Damascène

  Véronèse, "Le repas chez Lévi"


De leur côté, les artistes flamands vont inventer une nouvelle forme de portrait :
ils ne camoufleront plus les défauts des grands et des saints
par des habits de fonction, des auréoles, des paysages paradisiaques.
Ils mettront en relief même les défauts des visages,
les arrière-fonds représenteront la vie banale et ordinaire de la population.
Car pour eux, Dieu est là, au cœur de la vie telle qu’elle est.
Le Caravage osera encore exprimer la violence et les tricheries de ce monde brutal,
mais il en révélera la vie par la lumière.
De même, l’histoire de la représentation de l’Annonciation et de la Crucifixion
montre qu'au départ, les artistes mettent en relief la présence de Dieu.
Les visages reflètent cette présence plus que des sentiments humains.
Puis, petit à petit, surtout en Occident,
les sentiments humains de joie, d'étonnement, d'admiration… vont prendre le dessus :
l’artiste cherche à toucher pas seulement la foi du peuple mais son cœur.
L’art espagnol sera le point culminant de ce type d'expressionnisme (cf. les Christs en croix en Amérique latine).

Venons-en directement à aujourd'hui.
Au 20ème siècle, les artistes sont très sensibles à la liberté de création.
Ils expriment un grand intérêt tout ce qui touche l'homme.
Ils sont particulièrement sensibles au caractère dramatique de l'existence humaine.
L'individualisme, le mondialisme, le corps, la violence et la mort…
sont aujourd'hui source de créations artistiques.
A première vue, ces créations sont souvent choquantes, laides,
quand ce n'est pas incompréhensibles.
Nous nous limiterons à un exemple ;
un exemple d'autant plus surprenant qu'il semble avoir un sujet religieux
alors que, dans le fond, il n'en est rien.

Une exposition appelée "Corpus Christi"
a été organisée par le musée hébraïque de Jérusalem en l'an 2.000.
Elle proposait des photos sur le thème de Jésus vu par les artistes.
Mais on ne demandait à ces derniers ni d'avoir un certificat de baptême ni de réciter le Credo.
C'était Jésus "vu par…", sans plus.
Il faut dire que pour beaucoup d'artistes contemporains,
la figure de Jésus dans sa Passion est devenue un symbole universel,
emblématique de la condition humaine, emblématique de l'inhumanité de l'homme envers l'homme ;
un symbole qui transcendance toutes les religions.
Certains sortaient de l'exposition écœurés.
D'autres en ayant reçu un choc.
Certaines photos représentaient Jésus en croix selon l'imagerie traditionnelle ;
ces œuvres-là ne choquaient vraiment personne :
elles correspondaient à une vision de la crucifixion qui ne pose plus aucune question.
Par contre, certains artistes avaient représenté Jésus en croix
sous la forme d'une femme nue crucifiée.
Sacrilège ! Des femmes en croix, et nues...
Pourtant, combien de femmes par le monde sont "crucifiées"
à cause de leur condition de femmes ou de leur combat pour la justice ?
Combien, le vivant comme tel ou non, sont profondément unies à Jésus
parce qu'elles sont traversées dans leur chair par le drame de l'humanité,
par la violence qui tue leurs enfants ?
N'est-ce pas là que la croix révèle sa véritable portée…
Ou encore, Rauf Mamedov, artiste né en Azerbaïjan,
représentait la dernière Cène à la manière de Léonard de Vinci,
mais en photographiant des autistes autour d'une table ;
grâce à lui, le choc provoqué par Jésus en son temps,
quand il considérait tous les estropiés de la vie comme des frères à part entière,
devient à nouveau réel pour les hommes d'aujourd'hui.

De tels artistes ne sont généralement pas chrétiens,
et pourtant ils sortent les évangiles du grenier
pour les rendre vivants dans les rues d'aujourd'hui, avec toute leur force d'interpellation.
Cette façon dont la création artistique appréhende la vie
a le génie de déranger ;
elle provoquera toujours questions, interrogations, contestations.
Elle 'laboure' nos images de Dieu.

Qu'en est-il, alors, de cette exposition ?
Peut-on parler d'art à sujet religieux ?
Dans la démarche de la plupart de ces artistes, certainement pas !…
D'art "sacré" ? D'art "chrétien" ?
Au sens où leurs œuvres auraient un style particulier, certainement pas !
ils s'expriment dans le langage artistique de leur époque, c'est tout…
Mais si leurs œuvres crient le drame qui se noue
au cœur de tant de peuples, au cœur de tant d'hommes et de femmes d'aujourd'hui :
alors, oui, c'est de l'art "sacré", et même "chrétien"
depuis que Jésus s'est identifié aux exclus
(cf. Matthieu 25) !
C'est même, un art "sacré" "chrétien",
autrement plus pertinent que tant d'œuvres à sujet religieux chrétien et prétendues "sacrées",
mais qui restent muettes parce qu'elles ne disent rien de l'homme d'aujourd'hui…

*
* * *

Jean-Paul II l'avait perçu.
Il le souligne avec justesse dans sa lettre aux artistes de 1999 :
« …Dans la période des temps modernes…
s’est progressivement développée une forme d’humanisme
caractérisée par l’absence de Dieu et souvent par une opposition à Lui.
Ce climat a entraîné parfois une certaine séparation entre le monde de l’art et celui de la foi,
tout au moins en ce sens que de nombreux artistes n’ont plus le même intérêt pour les thèmes religieux…
L’art, quand il est authentique,
a une profonde affinité avec le monde de la foi,
à tel point que, même lorsque la culture s’éloigne considérablement de l'Église,
il continue à constituer une sorte de pont jeté vers l’expérience religieuse.
Parce qu'il est recherche de la beauté,
fruit d’une imagination qui va au-delà du quotidien,
l’art est, par nature, une sorte d’appel au Mystère.
Même lorsqu’il scrute les plus obscures profondeurs de l’âme
ou les plus bouleversants aspects du mal,
l’artiste se fait en quelque sorte
la voix de l’attente universelle d’une Rédemption.
» (Lettre aux artistes, N°10)

 

  Une évocation des "plus bouleversants aspects du mal"... (oeuvre de Kiki Smith)

Dans cette lettre, qui a trouvé un écho si fort auprès des artistes,
Jean-Paul II nous donne, à nous croyants en Jésus-Christ,
des clefs pour lire l'évolution de notre société à travers la création artistique,
sans émettre de jugements négatifs systématiques sur notre monde :
l'art d'aujourd'hui, quand il est authentique,
même si le sujet n'a rien à voir avec des "thèmes religieux",
peut être reçu comme un pont jeté vers l'expérience religieuse…
la recherche de la beauté (quand elle existe !),
le travail de l'imagination
peuvent être reçus comme un appel au mystère…
scruter les plus bouleversants aspects du mal
peut être reçu comme un cri plein d'espérance…
N'est-ce pas un art profondément "sacré", et même "chrétien",
s'il nous permet de mieux pénétrer le cœur de notre époque
et de l'aborder avec le regard de Celui qui "a tant aimé me monde qu'il a envoyé son Fils unique" (Jean 3/16) ?

La création artistique est aussi vieille que l'homme.
Les chrétiens, n'ont pas produit d'art spécifique.
Mais ils ont rencontré l'art, comme tout homme.
Certains d'entre eux ont essayé d'exprimer leur foi chrétienne par l'art,
mais cela ne suffit pas à faire de leurs œuvres de l'art "sacré" :
encore faut-il qu'elles disent le mystère de l'homme.
Inversement, il est des œuvres artistiques sans rapport voulu avec la foi
qui sont fortes parce qu'elles sont porteuses de quelque chose du mystère de l'homme :
à ce titre, elles ont, pour le chrétien, quelque chose de vraiment "sacré", et même de "chrétien".
En régime chrétien, il n'est rien de sacré si ce n'est l'homme,
parce seul l'homme est en dialogue avec le Dieu qui l'habite.
Mais il y a des lieux, des œuvres, des temps…
qui rendent manifeste ce caractère "sacré" de l'homme, de ses relations,
et de son histoire qui, pour nous, chrétiens, prépare la Jérusalem céleste.





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