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Amour - de Michael Haneke

 

Amour

Réalisation : Michael Haneke - Drame
Avec : Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Isabelle Huppert

France-Allemagne-Autriche - 2012 - (2h07)


Davantage humaniste que cinématographique,
voici un regard sur ce film qui est enraciné dans l'expérience :
il mérite d'être pris en considération.


Nous avions entendu tant de louanges de ce film qui avait reçu la palme d'or.
Et pourtant bon nombre de spectateurs en sont sortis avec un sentiment de grand malaise et d'ambiguïté.
Sans bien comprendre pourquoi, pour la plupart…

Voici l'analyse que je puis en faire, comme médecin généraliste et membre d'un réseau de soins palliatifs.

Le film s'appelle Amour.
Il montre « un vieux couple » au sens le plus tendre de ce mot  :
couple fidèle, tranquille, affectueux, attentionné l'un à l'autre, cultivé, aimable…

Survient chez elle un accident vasculaire cérébral.
Le réalisateur filme de manière très réaliste l'évolution implacable de la détérioration cérébrale,
et l'angoisse qu'elle provoque au fur et à mesure chez l'autre.
Il montre aussi quelques moments de bonheur à deux malgré le handicap ;
il y a de la tendresse, un dévouement complet allant jusqu'au dépassement de ses limites physiques et morales…

Or voilà que le film se révèle être un plaidoyer convaincant pour l'euthanasie,
en montrant avec une remarquable finesse la souffrance morale croissante
qui, à son paroxysme, pousse au geste fatal.
C'est finalement cela qui est mis à l'écran,
avec toute la douleur que la lente prise de décision fait endurer aux protagonistes.

Je trouve capital de souligner qu'une telle atrocité
va de pair avec un refus total de l'aide d'autrui
(voir le nombre des propositions d'aide déclinées par le couple),
avec une hantise du regard de l'autre et un implacable regard sur soi-même.
J'y reconnais une mise en scène du concept de dignité
tel que conçu par l'association ADMD (Aide à mourir dans la dignité),
bien que cela ne soit dit nulle part
si ce n'est par la personne qui se penche sur sa voisine au cours du film
et lui glisse : « Fais-moi penser à m'inscrire à cette association  ! »

Mon expérience m'amène à penser qu'un peu d'humilité aurait pu améliorer la situation.
L'humilité permet d'accueillir la bonté, l'élan de compassion d'autrui.
Alors, un cercle vertueux peut s'installer :
se laisser aimer tel que l'on est redonne du sens à l'existence,
rencontrer des personnes qui se laissent aimer telles qu'elles sont libère une source d'amour en nous.
C'est une expérience humaine facilement repérable pour peu qu'on y soit attentif
et qui est particulièrement visible en soins palliatifs.
Je puis en témoigner : l'humilité sauve de l'humiliation.
L'expérience de patients accompagnés dans cet état d'esprit révèle de magnifiques alternatives :
occasion ou jamais -quand elle n'a malheureusement pas pu être vécue avant-
de réaliser que la dignité humaine ne tient pas seulement
à l'apparence, à l'état de santé, à l'autonomie, ou même à l'opinion que l'on peut avoir sur soi même !
La dignité humaine est inhérente à la personne, au simple fait d'exister.

Rappelons toutefois que, depuis la loi Léonetti,
l'obstination déraisonnable est toute aussi illégale que l'euthanasie
et que, par exemple, contraindre à boire ou à manger n'a aucun sens en soins palliatifs : 
la scène du film à ce sujet est particulièrement terrible...

Ceci dit, bien sûr la majorité des personnes préfère terminer sa vie à la maison.
De nombreux dispositifs le permettent, bien au-delà d'un simple lit médicalisé.
Il y faut des soins et de la parole, de l'écoute jusqu'au bout,
mais aussi du travail à plusieurs, de la coordination, des bénévoles parfois.

Le titre du film de Mickaël Haneke nous laisse à penser
que ce serait « par amour » qu'on en viendrait à choisir de terminer ainsi sa vie et celle de l'autre.
Il y a, de toute évidence, un certain amour dans ce couple.
Pourtant, quelque chose en nous s'émeut .
Quel est cet amour qui conduit à une promesse mortifiante et mortifère ?
Quels manque, faille ou distorsion dans cet amour
pour qu'il se révèle à son terme étouffant, du sens figuré jusqu'au sens propre ?
A mon sens, il y a une relation certes sincère mais fusionnelle,
refermée sur elle-même, et aussi rassurante qu'aliénante.

Croyante, chrétienne, mon expérience et ma foi se rejoignent
pour me faire sentir que nous sommes appelés à un amour qui n'est pas celui-là,
mais qui est au contraire hospitalier et ouvert sur l'invisible …

Dans une interview, le cinéaste indique le pourquoi de son film :
l'AVC d'une tante âgée, avec sa demande -récusée- d'euthanasie…
une promesse entre lui et sa compagne à propos de leur fin de vie.
J'y reconnais volontiers une quête de chemins d'humanité très respectable.
En même temps, puissent ces quelques réactions ouvrir à d'autres regards,
voire à d'autres films !
L'immense talent Mickael Haneke y ferait merveille...

Valérie K.