LE GÉNIE GÉNÉTIQUE :

NOUVEAUX HORIZONS OU TRANSGRESSION ?


Diapositive de la conférence sur le génie génétique



LA CONFÉRENCE de Yannick BRETON à ALÈS

Texte complet


Comme le Professeur Gérard Devauchelle nous l’a signalé, lors de notre réunion préparatoire, le génie génétique n’est sans doute pas seulement un outil de plus dans l’imposante panoplie des sciences et technologies. Il avait alors insisté sur le fait qu’il s’agissait d’un nouveau cadre pour la pensée, d’une mutation révolutionnaire de celle-ci et non d’une simple acquisition, d’un simple savoir de plus parmi le monde déjà-là de nos représentations. Sans doute, devant l’importance de la découverte et de sa mise en oeuvre, faut-il nous préparer à envisager dans un premier temps le génie génétique comme un véritable nouveau cadre, c’est-à-dire comme une nouvelle matrice pour nos raisonnements à venir, en terme scientifique comme un nouveau paradigme.

Qu’est-ce qu’un paradigme ? Je le rappelle, pour ceux d’entre nous qui ne sommes pas familiers avec ces termes. Selon la définition qu’en donne Thomas Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques, les paradigmes sont des « - exemples qui englobent des lois, des théories, des applications et des dispositifs expérimentaux - ils fournissent des modèles qui donnent naissance à des traditions particulières et cohérentes de recherche scientifique ». Donnons quelques exemples de paradigmes célèbres : « ceux que les historiens décrivent sous les rubriques d’Astronomie de Ptolémée (ou de Copernic), Dynamique aristotélicienne (ou newtonienne), Optique corpusculaire (ou optique ondulatoire), etc. » En science un paradigme est un modèle qui fédère un ensemble de propositions et de lois, et il est en mesure de résoudre un certain nombre de problèmes pour garder sa cohérence interne.

Selon l’importance du paradigme, celui-ci aura le pouvoir de dessiner l’espace dans lequel nous pensons et vivons. Il n’y a évidemment pas que la science qui procède en se créant des paradigmes ; on pourrait même dire que l’esprit humain a pour spécificité de créer des paradigmes. La principale responsabilité de la science est de participer très activement à construire un monde, parce que l’un de ses attributs essentiels est d’être en projet, c’est-à-dire de construire à l’aide de nouveaux paradigmes des représentations qui feront ensuite ‘monde’ pour ceux qui y adhéreront.

Alors, je ne sais si en toute rigueur scientifique nous sommes là réellement en présence d’un paradigme, en tout cas, je n’ai pas les compétences pour le garantir, et je m’en remets pour cet aspect des choses à Gérard Devauchelle. Mais ce qu’il y a d’assuré, c’est que le génie génétique vient, dans le prolongement des thèses darwiniennes, heurter de plein fouet un autre grand paradigme, anthropologique cette fois-ci : celui du caractère particulier de la nature humaine, inclus dans celui de la césure nature / culture.

En permettant de transférer une ou des propriétés nouvelles à un organisme, la découverte du génie génétique vient réveiller ou animer en quelque sorte le débat sur les limites de la culture dans son rapport à ce qu’elle détermine comme étant l’élément naturel. Le génie génétique interroge la césure classique depuis la modernité grecque : la césure nature/culture, au travers de laquelle nous avons pris conscience de nous représenter le monde. La culture doit-elle s’autocensurer dans son rapport aux phénomènes dits naturels pour ne pas les transgresser de façon irrémédiable et ne pas atteindre un point irréversible ? ou bien peut-elle franchir là un Rubicon qui lui ouvrira les portes d’un nouvel horizon ? Même s’il rejoint les thèses d’environnement, d’écologie et de politique, qui sont des thèses essentielles, cet aspect les dépasse ou les englobe en se proposant d’emblée sous un jour métaphysique et anthropologique.


Autrement dit, c’est au niveau même du statut de la représentation de l’être humain que le génie génétique nous questionne. Sa découverte met l’humanité devant un nouveau carrefour, l’un de ces carrefours au travers desquels s’exprime l’une des principales caractéristiques de l’être humain et que nous définissons en général sous le vocable philosophique et politique, toujours un peu compliqué mais toujours très utile, de « liberté ». Cette liberté que le philosophe Emmanuel Kant définissait en disant d’elle qu’elle consistait «à inaugurer une nouvelle chaîne de causalité». Inaugurer une nouvelle chaîne de causalité, c’est ce qui effectivement ferait du génie génétique un nouveau paradigme ; sans doute est-ce cela qui est en jeu. Et c’est bien l’une des possibilités entrouvertes par la science que d’inaugurer un commencement qui pourrait aussi bien signer la fin de l’homo sapiens, comme par de lointains passés d’autres variétés d’hominidés ont été appelées à disparaître.

L’enjeu n’est donc pas mince et c’est bien autour de cette notion de tournant que se posent les questions éthiques, indépendamment de leurs applications (Voir Lacan in Éthique sur Sade). Je voudrais d’entrée faire remarquer un point pour le développer ensuite : le génie génétique n’interroge pas seulement la nature humaine mais d’abord la condition humaine, c’est-à-dire ce qui relève de notre choix et de notre responsabilité.

C’est notre responsabilité commune que de donner du sens à ce qui arrive. « Une démarche éthique est ici nécessaire, parce que, précisément, un champ nouveau s’offre à la responsabilité. » (137)


Je ferai trois propositions : je rappellerai brièvement la première qui est une tentative pour articuler la différence entre le vivant et l’existence. Je ne ferai qu’indiquer le titre de la deuxième en lien avec l’importance, pourtant peut-être déterminante, du sentiment de beauté dans le rapport avec le monde extérieur. J’esquisserai la troisième qui essaie de problématiser le génie génétique dans l’espace socioculturel.

1/ La première proposition donc : Nous en sommes, avec Gérard Devauchelle et toute l’équipe organisatrice, à notre deuxième expérience de rencontre publique au sujet du génie génétique, sujet éminemment problématique et en même temps très ouvert. Lors de la première intervention, j’avais mis l’accent sur la différence entre le vivant et l’existence humaine, une différence que je proposais de comprendre comme une articulation. Le vivant, pensé comme un système de production naturel de formes de vie, est l’objet propre des sciences dites du vivant que l’on retrouve aujourd’hui plus particulièrement organisées autour de la biologie, avec une multitude de projets de par ses applications concrètes. De son côté, l’existence peut être pensée comme caractérisant la relation à l’autre, aux autres, avec moi, en lien avec le monde et ce qui le transcende ; elle n’a donc pas de réalité matérielle et serait l’objet propre de la métaphysique, de nos sentiments et de notre spiritualité ou de notre psychologie. Les êtres humains se caractérisent par le fait de n’être pas que des êtres ‘vivants’ mais aussi des êtres ‘existants’. Il y a entre ces deux termes un véritable saut, ce saut est un saut anthropologique.

En effet on pourrait dire que je n’existe pas que là où je vis et que cette condition est le signe de mon rapport à l’autre. La question pourrait être de se demander quel type de projet les sciences du vivant peuvent participer à construire dans le domaine de l’existence humaine.


Par-delà l’hominidé, variété du vivant, il y a l’homme, expression de l’existence. La question que pose le génie génétique est de savoir si prioritairement nous considérons « le vivant dans l’homme » ou « l’homme dans le vivant », ou plus difficilement si nous devons produire de nouvelles articulations pour que ces deux espaces ne se scindent pas en deux blocs antagonistes.

Hélas, depuis les grandes révolutions copernicienne et galiléenne qui ont profondément bouleversé la conception du monde, s’est installée de par la sphère d’influence occidentale « une situation de divorce » entre sciences et philosophie, et plus largement par la suite entre sciences sociales et sciences de la nature. Chacune des disciplines tournant le dos à l’autre pour mieux affirmer ses prérogatives, comme si nous pouvions séparer le savoir sur le monde et notre sensibilité à ce savoir ; et peut-être, plus essentiellement encore, notre sensibilité comme point d’ouverture, comme point de création de ce savoir. J’en profite pour rappeler cette évidence que l’être humain est un être créatif, pour le pire comme pour le meilleur, et que, pour cette raison, il ne saurait être tout à fait conforme à son environnement.

Ma proposition était d’essayer de relier ces deux tensions essentielles au travers des représentations éthiques et esthétiques construites par l’humanité. Je voudrais aujourd’hui en rajouter une troisième qui est la dimension socioculturelle ; et surtout insister sur l’indispensable dialogue de ces trois dimensions (le vivant, l'existant et le socioculturel) que nous ne devons plus tenir pour des entités absolument et radicalement distinctes, mais comme des vues, des regards sur le réel, aptes à se croiser à moins de cantonner l’humain à être un objet.

Il se trouve, je crois, qu'au moyen des possibilités d’applications qu’il propose, le génie génétique est au carrefour de ces considérations du réel ; du moins, est-ce là mon hypothèse. Pur produit de la science, mais d’une science multidimensionnelle, le génie génétique vient d’emblée interroger nos conceptions les plus existentielles sur la nature humaine, tout comme les théories héliocentriques qui battaient en brèche le géocentrisme à la fin de la Renaissance, ont secoué les représentations de nos convictions religieuses et de la place de l’homme dans l’univers.

Et c’est là l’une des spécificités du génie génétique que se donner à penser d’entrée dans un espace de réflexion anthropologique sur le sens de l’histoire humaine. Car si nous le comparons à l’autre grande révolution scientifique en cours : celle de la production d’énergie nucléaire [c’est-à-dire la fission de l’atome, en attendant prochainement la révolutionnaire fusion qui, comme le génie génétique, apporte dans ses applications un confort et en même temps qu'elle fait peser une lourde menace sur l’humanité], nous voyons que le débat suscité par le nucléaire ne porte pas sur le même enjeu : la fission de l’atome n’interpelle pas directement sur la nature humaine. Peut-être même oserons-nous espérer que le génie génétique participera, au moyen des réactions qu’il suscite, à résorber l’impasse dans laquelle la philosophie se trouve aujourd'hui ; et par-delà cette impasse, à servir le futur de nos sociétés, toujours en proie à une visée politique dépendante d’une économie qui, à force d’être trop liée au court terme du marché, ne peut pas envisager l’écosystème ouvert dans lequel elle vit. Le génie génétique nous invite à penser la manière dont nous nous représentons nous-mêmes.

Jusqu’à ce jour, c’est-à-dire au jour du génie génétique, l’homme se formait dans l’espace dit culturel, trouvant d’habiles liaisons entre l’inné et l’acquis. Cet acquis est l’une des propriétés fondamentales de l’être humain, elle le fonde dans sa subjectivité et dans sa capacité à vivre dans un monde que pour une part, certes infime, il crée et que pour une autre il découvre. S’il y a une particularité à la nature humaine, celle-ci consiste bien à ce rapport étrange que l'homme entretient avec l’extérieur qu’il est à la fois obligé de trouver et de créer en même temps, c’est-à-dire de la transformer en savoir. On pourrait même dire que l’être humain, en tant qu’appartenant à la culture, ne peut plus trouver que ce qu’il est en mesure de créer.

Aujourd’hui c’est au coeur même du vivant, c’est-à-dire dans ce qui était tenu pour l’inné, que le génie génétique propose d’apporter la transformation. La transgenèse scientifique consistera « à former l’homme dans le vivant » (Ricœur, Philosophie de la volonté, p.263) et non plus à se saisir de la vie à partir de l’homme. On pourra donc assister à une transmutation des valeurs. Autrement dit la grande révolution génétique porte non pas, comme dans la grande tradition historique, sur la prise de distance de l’acquis envers l’inné, mais sur le retournement de l’acquis dans l’inné que le génie génétique propose tout à coup de faire pour une part changer de statut en le transformant en acquis. En proposant des formes de maîtrise culturelle aux racines même du vivant, c’est-à-dire dans l’inné, le génie génétique bouleverse le traditionnel rapport culture/nature et surtout interpelle sur ce qu’il en est à la fois d’une possible nature humaine et sur les grandes orientations politiques à venir.


2/ La deuxième proposition : Notre civilisation, celle de la modernité, vivait sur un paradigme qui était celui de la différence entre la nature et la culture ; le génie génétique est en train de nous proposer une véritable trouée, une percée du culturel dans l’inné.

Car en à pas douter, c’est la même pensée qui crée ces extraordinaires formes concrètes de la pensée qui ont révolutionné la préhistoire (tels le choppers, le feu, les arts, la religion), aussi bien que les stations spatiales ou le génie génétique : autant de formes d’expression qui nous paraissent éloignées les unes des autres, et qui pourtant reposent sur le même socle de l’existence, c’est-à-dire sur une rencontre avec l’extériorité, une rencontre avec l’extériorité comme énigme et mystère. Cette rencontre nous la nommons beauté.

C’est pourquoi ma deuxième proposition serait de rappeler le triptyque de la philosophie antique d’une identité entre le Beau, le Bien et le Vrai. Mais cela fera éventuellement l’objet de prochaines rencontres.


3/ La troisième proposition : génie génétique et espace socioculturel.

Le propre du paradigme est de proposer un nouveau modèle de pensée. De fait, il produit un état de crise par rapport aux personnes qui, soit souhaitent ne pas en changer, soit réfutent simplement la validité de la nouvelle thèse ou en estiment la dangerosité bien trop élevée.

Cette crise a lieu d’ordinaire entre les instances scientifiques et parfois, comme ce fut le cas célèbre avec Galilée par exemple, avec les autorités de l’époque. Or la chance que nous avons avec le génie génétique est que d’entrée l’état de crise ne se produit pas qu’entre scientifiques mais qu'il a lieu au niveau de la société et interpelle à plusieurs degrés chacun d’entre nous. Qu’il y ait une crise est donc plutôt un signe favorable ; elle montre que nous sommes vigilants et conscients d’être confrontés à une nouvelle conception en train de naître. En revanche, la crise en elle-même n’indique rien sur la dangerosité ou pas de la nouveauté ; tout comme d’ailleurs ses finalités thérapeutiques ou nutritives n’indiquent en rien son caractère bienfaisant ou non en soi.

Déjà en 1977, dans le cadre d’un rapport pour l’Unesco intitulé Les enjeux de la rationalité, Jean Ladrière, philosophe des sciences à l’université catholique de Louvain, faisait remarquer l’importance du phénomène scientifique dans sa dimension socioculturelle. « Aujourd’hui, la science n’est plus simplement une méthode de connaissance ni même seulement un corps de savoirs, c’est un phénomène socioculturel d’une immense ampleur, qui domine tout le destin des sociétés modernes et qui commence à poser des problèmes absolument cruciaux, parce que, d’ores et déjà, certaines limites paraissent atteintes. (J’ouvre une parenthèse à l’intérieur de la citation pour dire que le fait d’atteindre une limite n’est pas nécessairement négatif, il ne s’agit pas nécessairement d’une transgression mais peut-être de la venue d’un nouvel horizon)(….) Pendant des siècles, il s’est agi de déchiffrer le monde, et la science elle-même est apparue pendant très longtemps comme un instrument particulièrement efficace de déchiffrement. Il s’agit maintenant de le transformer.

(J’ouvre une autre parenthèse pour dire que tous les systèmes de pensée qui ont précédés la pensée scientifique _ comme la pensée mythologique aujourd’hui presque complètement disparue, la pensée religieuse monothéiste toujours très active, la pensée philosophique dont on ne sait si elle a vraiment jamais existé _, ont tous également produit des systèmes d’interprétations et de déchiffrement qui ne manquaient pas d’esprit rationnel. Déchiffrer le monde, ça commence avec les premiers pas de l’humanité puisque ça commence en éprouvant un sentiment d’extériorité vis à vis de ce monde que nous appelons conscience ou sentiment d’existence. Mais aucune de ces autres formes de pensée ne pouvait transformer le monde car leur degré d’association avec la pensée pratique ou pensée technologique était quasiment nul ou presque quand il n’était pas antinomique comme c’est le cas par exemple pour la philosophie métaphysique.)

Certes, la transformation n’est pas seulement de nature technologique, elle touche aussi les structures sociales, de telle sorte qu’elle est aussi bien politique que technologique. Et même elle apparaît essentiellement comme une tâche politique, en ce sens que c’est un destin global des sociétés humaines qu’il est question. » (Jean Ladrière p 10). Actuellement la transformation ne porte pas que sur la transformation de la conception du monde comme ce fut le cas avec la science de Copernic, de Galilée et de Newton, ni sur celle de son environnement depuis l’âge industriel mais aussi sur la transformation de l’homme directement. Ou plus exactement la transformation porte sur les trois transformations réunies, ce qui va forcément rendre exponentielle la vitesse de transformation de chacune d’entre elles. Ainsi les sciences vont transformer en profondeur les structures sociales au sens large du terme, transformation dont on peut voir les premiers effets, déjà ressentis, dans le cadre de ce que nous appelons la mondialisation et qui n’est possible que parce que les humains ont trouvé un langage commun, qui n’est en premier lieu ni économique ni humaniste bien sûr, mais d’abord scientifique. On peut dire je crois que la science est devenue le grand mythe de l’époque contemporaine si on veut bien entendre par mythe le dénominateur commun à une communauté d’individus, une langue commune dans laquelle nous nous reconnaissons.

On le conçoit aisément le problème que pose le génie génétique dépasse le simple cadre scientifique, en effet son impact est si puissant qu’il entre, ou plus exactement qu’il doit entrer au sens le plus impératif de cette injonction, en interaction avec les autres espaces de nos sociétés. « C’est pourquoi, dit Ladrière, il devient urgent de s’interroger sur les modalités de l’interaction entre science et technologie d’une part, culture d’autre part, et plus spécialement de se demander comment la science et la technologie affectent l’avenir des cultures, soit dans le sens d’une désintégration progressive, soit dans le sens de l’élaboration de nouvelles formes culturelles. » (p14) En retour, il est indispensable de se demander comment la culture peut et doit affecter les sciences afin que l’élaboration des sciences et des structures sociales puisse fonctionner ensemble. Ainsi nous pourrions éviter la désintégration des formes culturelles, voire percevoir une régénérescence ou une nouvelle orientation dans cette articulation entre sciences et cultures.

La question que nous pourrions alors nous demander est celle de savoir comment ne pas penser le génie génétique seulement en termes scientifiques mais d’avoir au travers de son inéluctable présence un projet plus vaste qui l’englobe et le dépasse tout à la fois. Dans les sociétés occidentales, nous avons pris l’habitude de penser les projets en des termes politiques, économiques et sociaux. La nouvelle révolution scientifique porte sur le paradigme de la représentation humaine.

Les bioéthiques, et plus généralement les sciences du vivant, touchent à ce qu’elles ont repéré et produit pour l’instant comme étant la structure fondamentale du vivant complexe, à savoir l’ADN ; en cela, elles heurtent le concept de l’humain.

Dire cela évidemment ne simplifie en rien le problème de comprendre la venue du génie génétique comme intervention sur le vivant. Au contraire cela nous engage à un effort de pensée, non pas pour trouver une solution experte qui réglerait le problème mais pour ce que l’effort lui-même de pensée apporte au sujet qui le crée et en soutient l’épreuve. En ce sens vous voyez que nous pouvons remercier nos hôtes qui nous poussent à nous réunir pour échanger sur ce difficile dossier. Les experts de la bioéthique ne feront réellement bien leur travail que si les sous-bassements citoyens de la société s’en préoccupent aussi, le prennent en souci.

Selon cette hypothèse, ce ne serait pas du côté du génie génétique que porterait un espoir nouveau ou un désespoir de plus, le bien ou le mal, mais dans notre façon de l’accueillir et donc de nous positionner. Chercher, trouver une position dans le débat, c’est-à-dire dans l’articulation d’un discours à un autre, d’un discours qui ne serait donc pas insécable est sans doute la chance que les sociétés démocratiques offrent. Un discours qui n’est pas insécable est un discours composé d’éléments hétérogènes, _ ici donc hétérogènes à la science _, mais qui peuvent grâce à leur rencontre présenter une cohérence. C’est pourquoi nous partageons la vision de Jean Ladrière : « Bien entendu, une analyse complète de la dynamique de la science ne peut ignorer que la science n’est pas une pratique isolée, mais qu’elle est en interaction avec toutes les autres composantes de la vie sociale. Par conséquent, il faut tenir compte, dans l’étude de l’évolution de la science, d’une part des facteurs d’ordre interne et d’autre part des interactions avec les autres formes de l’action humaine. » (p 42)


Pour conclure je dirai que le premier effet ou pouvoir des grandes découvertes porte sur leur capacité à nous mettre face à notre histoire collective en nous rappelant l’importance de la décision créative chez l’être humain. Dans l’un de ses aphorismes Franz Kafka écrit : « Pour l’humanité, l’instant décisif est permanent ». Le génie génétique se propose d’entrée comme une instance à la fois de décision et de création des grandes orientations qui participent à l’histoire ouverte de l’être humain, à chacun de nous et tous ensemble si possible de prendre la mesure de ce que les nouvelles ouvertures ne manquent jamais de fermer.

Je laisserai le mot de la fin à un poète, Pierre Reverdy : « La vie est grave, il faut gravir »

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