LA BIOÉTHIQUE : UNE QUESTION CULTURELLE AUSSI

Promesse d'humanité

Article paru dans le revue Esprit et Vie n°222, d'avril 2010

Réactions de l'équipe Arts-Cultures-Foi de Nimes à cet article ............... Vers la première page

Autour de la mise à jour de notre législation en la matière,
la société française se veut en débat sur les questions de bioéthique :
des questions vitales et planétaires dans la mesure où elles touchent directement au sens de l'Homme,
des questions délicates aussi car elles sont inédites et sans cesse reposées par un flot ininterrompu de découvertes.
Jouant résolument le jeu d'une société désormais plurielle,
notre Église se veut partie prenante du débat  ;
elle cherche à y faire entendre son sens de l'Homme.

La Congrégation pour la doctrine de la foi ayant publié le 8 septembre (fête de la nativité de la Vierge Marie) 2008
une "instruction" à ce sujet,
l'épiscopat français en a soutenu l'édition française,
à la date, symbolique elle aussi, du 8 décembre (fête de l'Immaculée conception de la Vierge Marie) 2008 :
Instruction « Dignitas personae » sur certaines questions de bioéthique

( à Paris ; chez Bayard, Cerf, Fleurus-Mame).

Cette instruction affirme d'emblée et avec force le principe qui l'anime :
« La dignité de la personne doit être reconnue à tout être humain depuis sa conception jusqu'à sa mort naturelle.
Ce principe fondamental, qui exprime un grand « oui » à la vie humaine (en italique aussi dans le texte vatican),
doit être mis au centre de la réflexion éthique sur la recherche biomédicale,
qui acquiert de plus en plus, dans le monde d'aujourd'hui, une grande importance. » (Instruction Dignitas personae, n°1)
Cet heureux grand oui à la vie humaine donne sens et souffle à tout le texte,
qui reprend et si besoin précise des positions bien connues.

Le travail avec le service de l'épiscopat français Arts-Cultures-Foi
m'a rendu particulièrement sensible à la dimension culturelle des questions humaines et pastorales.
Le Concile nous y invitait déjà :
« Que les croyants vivent en très étroite union avec les autres Hommes de leur temps
et qu'ils s'efforcent de comprendre à fond leurs façons de penser et de sentir,
telles qu'elles s'expriment par la culture. » (L'Église dans le monde de ce temps n°62/6)
Dans son document Pour une pastorale de la culture, du 23 mai 1999, le Conseil pontifical de la culture affirmait encore :
« Il n'est de culture que de l'Homme, par l'Homme et pour l'Homme.
C'est toute l'activité de l'Homme, son intelligence et son affectivité, sa quête de sens, ses coutumes et ses repères éthiques » ;
et il concluait, non sans une certaine audace :
« La culture est si naturelle à l'Homme que sa nature n'a de visage qu'accomplie dans sa culture. »
(Conseil Pontifical de la culture Pour une pastorale de la culture , 23 mai 1999, n°2)
Comment donc éclairer une question humaine et pastorale sans prendre en compte sa dimension culturelle ?
« Ne pas y être attentif peut rendre une Église particulièrement sourde et aveugle, même si elle n'est pas muette. »
(Plaquette éditée par Arts-Cultures-Foi en 2004 : La foi au cœur de la culture et des arts , p.23)
Ne va-t-on pas un peu trop vite en besogne quand on cherche à se positionner au plan de l'éthique
sans avoir cherché à comprendre en quoi consiste la nouveauté culturelle des questions de bioéthique
et quelle en est la signification ?



Trouver du sens, maîtriser le processus



Nos connaissances actuelles en matière de paléoanthropologie et d'éthologie
(Étude du comportement des animaux)
montrent qu'une seule chose distingue radicalement l'Homme du chimpanzé
(on pourra se référer au livre passionnant, bien qu'un peu touffu et polémique, de Pascal Picq :
Nouvelle histoire de l'Homme  ; Paris, Librairie Académique Perrin, 2005 ; 328 pages).
Ce n'est pas l'outil, la conscience de soi et de l'autre,
la capacité à nouer des alliances, à commettre des meurtres ou à tenter des médiations,
ni la transmission d'éléments de culture :
à notre grande surprise, le chimpanzé fait tout cela, au moins de manière embryonnaire.
Par contre, l'Homme nous apparaît comme le seul à manifester une interrogation sur le sens de son existence :
qu'est-ce que je fais là ? et pourquoi ?
Une interrogation qui semble être
à la source de tout son extraordinaire développement culturel, habité d'une stupéfiante créativité.
D'où lui vient cette capacité ?
Le scientifique ne le sait pas.
Comment répondre à cette question du sens ?
Le scientifique ne le sait pas davantage en tant que scientifique ;
cela relève d'une autre démarche, plus intuitive et plus globale, qui est celle de la philosophie et de la religion.

Mais ce que nous savons désormais, grâce à nos sciences et à nos techniques,
c'est que l'Homme et le chimpanzé sont issus d'un ancêtre commun, il y a environ 7 millions d'années,
et qu'une branche de cette souche commune a abouti au chimpanzé
tandis que l'autre aboutissait à l' homo sapiens que nous sommes :
à partir d'un potentiel commun, cette double évolution,
tout à fait contingente aux yeux des scientifiques actuels,
s'est faite de manière non consciente,
au gré des hasards de la génétique, des événements rencontrés, et des options prises par les uns et les autres.
Or aujourd'hui, non seulement l'Homme est devenu conscient de ce processus,
mais il est en train d'acquérir un certain pouvoir sur l'aspect génétique du processus :
c'est là une véritable révolution culturelle
[A vrai dire, le processus est déjà amorcé, vers -8 000, par ce qu'on appelle la « révolution néolithique » :
en domestiquant des espèces végétales et animales, l'homme les a aussi diversifiées
(cf. tous les chiens viennent du loup, et sa domestication est plus ancienne de 4 ou 5 millénaires !).
Toutefois, il profitait, sans le savoir, des hasards de la génétique en sélectionnant empiriquement certaines variantes.
La grande nouveauté, qui fait franchir un « seuil », c'est que, maintenant :
l'homme sait,
il peut créer lui-même des variations génétiques,
et il peut aussi s'appliquer cette technique à lui-même
].
Devant cette nouveauté, aussi vertigineuse que passionnante,
nos sociétés tâtonnent ;
d'où les lois sur la bioéthique et leur révision périodique.

Il vaut la peine d'essayer de mesurer l'ampleur et la signification de cette extraordinaire nouveauté culturelle.
Jusqu'ici, dans l'histoire de l'humanité, l'acquis (la culture)
prenait de plus en plus d'importance par rapport à l'inné (le donné, la « nature »)
grâce à l'acquisition cumulative des savoirs et des techniques ;
mais l'inné restait de l'inné et il semblait intangible,
même après avoir découvert qu'il était le fruit d'une évolution .
Avec le génie génétique
(ensemble des techniques qui nous permettent d'intervenir sur le génome des cellules vivantes),
l'Homme s'introduit dans la « nature »,
le culturel fait une percée dans l'inné et le transforme, du moins partiellement, en acquis :
il nous devient désormais possible de « créer »
(le mot est pris ici au sens courant, et non au sens strict)
au niveau même de l'inné, du donné, de la nature.
Avant, pour créer, il suffisait à l'Homme de trouver ;
avec le génie génétique, l'Homme se met à trouver… ce qu'il vient lui-même de « créer ».
Jusqu'ici, la science s'était attachée à déchiffrer le monde, ce donné,
et ce n'était pas sans y entraîner des changements ;
maintenant, il s'agit de transformer directement le monde vivant, dont l'homme.
Certes, la fission et la fusion de l'atome avaient soulevé des espoirs et des inquiétudes,
mais ils n'avaient jamais interrogé comme le fait le génie génétique :
sur ce qu'est la « nature » humaine.
Le rapport traditionnel entre nature et culture , dont nous vivions depuis les Grecs,
se trouve bouleversé.
Dans quelle mesure devons-nous franchir ce Rubicon ou/et nous autocensurer ?…

 

 

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