tauromachie : Françoise Ferry


LA TAUROMACHIE AU XXIe SIECLE

POURQUOI ?

Colloque sous la Présidence
de Monsieur le Professeur Bartolomé BENNASSAR, historien

 

Proposé par Arts-Cultures-Foi Nimes,
en collaboration avec "Les Amis de Pablo-Romero "
et le CUEM-CPT, groupe universitaire nimois d'étude des cultures taurines

Nimes, les 9 et 10 décembre 2005


"ESPACE PABLO-ROMERO"

12 rue Émile Jamais

 

Exposition de peintures tauromachiques de Françoise Ferry
( francoise.ferry3@wanadoo.fr ; 06 31 41 95 73 )

 

COMPTE-RENDU DÉTAILLÉ

(vendredi)

 

 

On trouve sur cette page :
° La présentation générale du colloque.
Et un résumé substantiel des interventions de :
° Annie Maïllis : "Dans l'arène de Picasso"
° Bartomé Bennassar : "La culture taurine espagnole, âme d'un peuple"
° Bernard Salignon : "Gestes et rythmes de la corrida"
réalisé par ACF-Nimes.

 


Présentation du président du colloque (Jacques Teissier) :
Bartolomé Bennassar, professeur honoraire de l'université du Mirail, à Toulouse,
est un historien qu'on ne présente plus,
particulièrement dans le monde hispanisant et dans le monde taurin.
Il nous fait l'honneur de présider notre colloque,
et je dois vous dire qu'il a accepté volontiers :
nous tenons à l'en remercier très vivement.

J'ajouterai que, suite à la défection de dernière minute de Simon Casas,
M. Bennassar a accepté, avec la même disponibilité et la même bienveillance,
de faire, au pied levé, une intervention sur la culture taurine du peuple espagnol.
Notre "cartel" change ; nous ne pouvons que le regretter.
Mais la substitution d'un intervenant tête de liste dans le "groupe spécial"
par un intervenant "hors toute catégorie"
permet à notre colloque de garder tout son intérêt
et de rester… "de catégorie".
Bartolomé Bennassar,
Grand Prix Gobert 2005 pour son ouvrage "La guerre d'Espagne et ses lendemains",
est l'auteur de nombreux livres,
parmi lesquels certains nous concernent particulièrement (cf. programme).

Ouverture par Bartolomé Bennassar : (Résumé d'après notes)
La corrida est aujourd'hui à la fois très médiatisée et très contestée.
Médiatisée par les media.
Mais aussi par la librairie :
livres techniques, romans, romans policiers même, sciences humaines,
livres d'art (cf. photos de Michel Dieuzaide…).
Par la musique : cf. oratorio de Vicente Pradal
(sur le "LLanto por Ignacio SÁNCHEZ MEJÍAS" de Frederico GARCÍA LORCA).
Par les milieux culturels :
Francis Wolff, directeur du département philosophie de l'École Normale Supérieure de Paris,
y organise prochainement un grand colloque sur "Éthique et esthétique de la corrida"…

Contestée, la corrida l'est
par les mouvements "anti",
mais aussi par les aficionados.
Ils se plaignent
des prix qui montent et qui interdisent à des gens peu argentés
de profiter pleinement de leur passion…
ainsi que de certains spectacles pitoyables du fait de la piètre qualité des toros,
si bien que souvent nous choisissons nos spectacle… et bien sûr nous nous trompons !
(cf. les exceptionnels toros de "El Pilar" à Nimes à la Pentecôte 2005).

Tout cela nous incite plus que jamais à la réflexion
sur cette tauromachie surgie des profondeurs de la terre et à laquelle nous adhérons.

Présentation du programme : (Jacques Teissier)

D'où est né ce colloque ?
Comme vient de le dire M. Bennassar,
aujourd'hui, la corrida est peut-être en crise
par affadissement du toro et standardisation de type 'show-biz'…
Elle est aussi, et surtout, en question dans notre société.
Survivra-t-elle ?… ce n'est pas certain.
En tout cas, le milieu taurin ne peut plus vivre en vase clos :
il lui faut entendre les questions qui lui sont posées et en tenir compte.

Dans l'aficion, la tentation serait grande, pourtant,
de se replier sur ses plaisirs, ses "chicaïas"… et ses colères !
dans une superbe indifférence au contexte social.
Mais si l'aficionado veut être vrai avec lui-même,
il devra bien reconnaître que, depuis ses origines,
la corrida a évolué avec son époque :
qui supporterait aujourd'hui ces chevaux faméliques, étripés sur le sable ?
ou ces faenas de 5 passes dansées ?…
Il devra bien reconnaître aussi que, serait-ce au bout de 20 ou 30 ou 50 ans,
il reste bien incapable d'expliquer son aficion à d'autres,
que ceux-ci soient hostiles ou sympathisants :
pour la bonne et simple raison
qu'il ne s'explique pas vraiment à lui-même
pourquoi ce spectacle le touche ni de quoi est faite sa passion.

Le but du colloque
Les remises en question de l'heure convergeant avec les interrogations de l'aficion,
le temps semble venu de faire le point
sur ce qu'exprime aujourd'hui ce rituel, à la fois "barbare" et sublime…
Il ne s'agira donc pas ici de se positionner "pour" ou "contre" la corrida ;
ce serait un tout autre débat.
Il ne s'agira pas davantage "d'expliquer" la corrida :
comme tous les rites et comme tous les arts,
elle ne s'explique pas, elle se vit !
Par contre, nous pouvons tenter d'expliciter
ce que la corrida nous fait vivre aujourd'hui, au XXIe siècle.

A travers une approche résolument plurielle,
il s'agira donc d'élucider un peu, autant que faire se peut,
le fait tauromachique :
que se passe-t-il aujourd'hui, que se vit-il aujourd'hui dans une corrida ?
Autrement dit : la corrida au XXIe siècle : pourquoi ?
Libre à chacun de poursuivre ensuite la route à sa manière.

L'articulation du programme
Comme le montre le programme, nous procéderons sur deux registres.
Nous commençons par une approche plus culturelle du fait tauromachique.
° Peintre de génie universellement reconnu, comme Pablo Picasso,
à travers le regard d'Annie Maïllis
° Peuple espagnol qui exprime quelque chose de son âme par la culture taurine,
à travers le regard de Bartolomé Benassar
° Philosophe qui pense la dimension esthétique de l'existence humaine,
comme Bernard Salignon
peinture, vie d'un peuple, pensée…
chacun des ces 3 registres
nous fait percevoir qu'aujourd'hui, il se passe là "quelque chose".
Quelque chose de fort, de signifiant pour l'homme d'aujourd'hui.
"Quelque chose" dont témoignent aussi, à leur manière,
les peintures de Françoise Ferry exposées ici.

C'est dire qu'en toute hypothèse, le fait tauromachique mérite réflexion.
D'où la seconde partie, demain :
il se passe "quelque chose" dans la corrida ?
Fort bien ! mais que s'y passe-t-il au juste ?…

Après l'approche culturelle, plus intuitive,
nous passerons à une approche résolument scientifique du fait tauromachique.
Bien sûr, il ne s'agira pas des sciences dites "dures",
comme les mathématiques ou la physique ;
nous ferons appel à diverses facettes des sciences humaines :
anthropologie/ethnologie, anthropologie religieuse et psychologie.
Ce menu sera copieux, aussi pour nous mettre en bouche,
nous écouterons de larges extraits de la nouvelle taurine d'Olivier Boura :
"Le torero s’honore de la solitude" ;
ils nous seront lus par la comédienne nimoise Katia Mari

Toro de Pablo-Romero

Une approche culturelle du fait tauromachique :

il y a là "quelque chose"…

Vendredi 09/12/05


1. Dans l'arène de Picasso
Picasso n'était pas un aficionado intéressé par les questions techniques.
Mais il aimait la corrida et son œuvre taurine est conséquente :
le toro, l'affrontement de l'homme et du toro dans la brutalité,
serait-ce par cheval interposé,
trouvaient des échos chez cet homme de génie à l'écoute et témoin de son temps…
Ainsi, par-delà sa pratique,
la corrida se présente avant tout pour Picasso comme un motif privilégié
pour exprimer ses préoccupations intimes, esthétiques, sociales ou idéologiques.
A travers sa vision de la corrida, que nous dit Picasso
de nous-mêmes et de notre époque ?…

Annie Maïllis est probablement la seule universitaire dont tous les travaux et recherches
portent de près ou de loin sur la tauromachie,
_ ce qui l'amène à participer à de nombreux colloques sur ce sujet.
Elle est professeur de lettres en Classes Préparatoires au lycée Daudet, à Nimes,
et auteur de nombreux livres (cf. programme):
En commentant un diaporama, Annie Maïllis nous entraîne

...............Dans l'arène de Picasso

Intervention d'Annie Maïllis (Résumé d'après notes)
Picasso est habité par la corrida et le toro depuis toujours :
sa première peinture, à 8 ans, est une scène d'arène…
En 1947, à Nimes, il est frappé par le grand banderillero mexicain Carlos Arruza
et il se met alors à représenter des poses de banderilles ;
jusque là, son sujet quasi exclusif est le picador, le cheval
et leur rencontre brutale, violente, avec le toro.
Le cheval, figure partiellement féminine, est souvent éventré et saignant.
Lui-même s'identifie au toro, parfois sous la forme du Minotaure,
comme force, virilité, puissance sexuelle ;
ce toro, dont la figure n'est jamais négative,
s'instaure en alter ego triomphant de l'artiste.
Le célèbre Guernica, qui a tant fait pour dénoncer le franquisme,
rassemble la figure bienveillante du toro qu'implore une femme avec son enfant,
et la figure du cheval agonisant.
Après son adhésion au parti communiste, Picasso se met volontiers
à graver (linoleum) et à peindre (terre cuite, faïence…)
sur des supports considérés comme modestes,
ainsi qu'à faire des séries :
il veut que ses œuvres ne soient pas seulement réservées à de richissimes amateurs.
Au même moment, il va se mettre à vivre la peinture comme corrida :
de même que la passe du torero est ce qu'elle est, sans retour en arrière possible,
Picasso s'exprime alors à travers des techniques qui ne permettent pas le repentir,
telles que lavis et gravures diverses.
Cette virtuosité éclatera particulièrement dans la série des aquatintes de la "Tauromaquia"
et dans les coupelles de terre cuite dites "de Céret",
toutes exécutées avec une rapidité ou/et une complexité hors du commun.
C'est seulement vers la fin de sa vie, quand il sentira ses forces décliner,
que le toro s'effacera au profit de matadors colorés.
Ces matadors qui osent affronter la mort pour en faire de l'art
sont alors et enfin devenus les modèles de l'artiste…

2 La culture taurine espagnole, âme d'un peuple
Français, nous avons spontanément une approche assez cartésienne de la corrida.
Elle tranche sur celle du peuple espagnol, beaucoup plus émotive et festive.
Grâce à un regard panoramique
sur la culture taurine espagnole populaire et sur ses évolutions,
nous allons entrer dans l'âme d'un peuple.
Par là, nous allons percevoir quelque chose de la corrida elle-même
et, sans doute, de notre "vécu".

Il n'est pas utile de revenir sur la présentation de Bartolomé Bennassar
Laissons-nous entraîner par lui dans

...............La culture taurine espagnole, âme d'un peuple

Intervention de Bartolomé Bennassar (Résumé d'après notes)
Toros et tauromachie sont gravés dans la culture populaire espagnole.
° Les représentations du toro sont très nombreuses et très anciennes :
dès l'époque de l'art pariétal (Altamira ; Aragon, régions d'Albacete, de Cadix…),
et tout au longe des siècles
(miniatures du XIIIe, Santo Domingo de Silos, stalles de la cathédrale de Plasencia, etc.).
Cela veut dire que les toros ont toujours fait partie de l'environnement de la population.
° Cette longue familiarité fait que, naturellement,
les gens ont appris à les connaître et à comprendre leur comportement.
Ils s'en seraient même servis contre Hannibal,
(qui s'en serait servi à son tour contre les Romains)
en les faisant foncer sur son camp avec des torches allumées attachées aux cornes.
° Ils ont remarqué l'aptitude des toros à charger de façon rectiligne,
aptitude qui permet les jeux taurins dans les activités festives.
Dans toutes les régions, sauf peut-être en Galice,
pas de fête paroissiale sans accompagnement taurin,
lequel a lieu sous des formes extrêmement variées.
Juanito Posada (ex-torero) a fait une recension de ces jeux en Andalousie et en Estrémadure:
encierros de toutes sortes, y compris la nuit (Aragon, Coria),
dont certains se pratiquent encore (Portillo, en Vieille Castille)…
"toro del aguardiente" [celui que l'on boit au lever du jour]
(Ubrique, Puerto de Santa Maria), etc…
Ces jeux étaient dangereux ;
en 1597, un médecin se plaint auprès du roi Felipe II de quelque 300 morts par an en Espagne.
Ils reposaient sur des qualités variées :
force (pays basque), adresse, agilité, esquive (Andalousie).
L'aspect ludique primait sur l'aspect rituel ;
il y avait même des représentations parodiques :
en 1622 à Azpeitia,
pour la canonisation d'Ignace de Loyola, de François-Xavier et de Thérèse d'Avila,
les toros étaient remplacés des faux.;
Ils se moquaient de leurs propres saints !…
Tous les événement importants donnaient lieu à des manifestations taurines (funciones) :
Canonisations, fêtes de saints, retour de reliques,
remise du grade de docteur à Salamanque (le Dr. doit organiser une course de toros !),
événements dynastiques (mariage, naissance, victoire…)…
° Quelles courses ?
C'étaient des jeux, dont certains étaient barbares,
tels le "despeño de toro"
(toro précipité du haut d'une falaise dans une rivière
où l'attendent des gens en barque pour le massacrer)
[y a-t-il une relation avec le "vola bioú" de Saint-Ambroix, dans le Gard ???NDLR]
ou le "toro de la vega".
Ils disent un attachement foncier de la population aux jeux taurins.

° Comment en arrive-t-on à la corrida d'aujourd'hui, à pied et à cheval ?
Les toros apparaissent 2 fois dans le Quijote, en 2e partie [début XVIIe].
D'abord 4 ou 5 lignes qui font allusion à la corrida aristocratique
puisqu'il est question de "lanzada".
Puis une vingtaine de lignes
où il question d'une troupe de cavaliers lancés à toute allure
et encadrant des toros conduits par des cabestros ("mansos cabestros")
vers une ville où ils seraient courus (par des gens engagés recevant des honoraires)…

Les recherches qui ont exploré les archives de Séville et Cadix
montrent que le toreo à pied est né au sein d'une population humble, celle des abattoirs ;
il s'y est créé une tradition
(cf. encore la dynastie des Vázquez, à Séville,
issue du quartier San Bernardo, celui des abattoirs).
Cette tauromachie se vivait en marge du jeu aristocratique.
Les archives de la Navarre montrent que, dans le nord (cf. Frédéric Saumade),
les tendances et les aspirations sont différentes ;
ils impriment leur propre caractère à leur tauromachie à pied :
à l'esthétique, ils préfèrent les "gladiateurs".
° Notre corrida est née et a évolué aux XVIe et XVIIe siècles
jusqu'à parvenir à leur forme actuelle dans le 2e tiers du XVIIIe.
Les premiers toreros ont été des "chulos",
venant de milieux picaresques et souvent illettrés.
Rapidement, ils sont issus de toutes les classes de la société,
même si la majorité vient des milieux humbles :
la corrida est une passion qui transcende les classes sociales ;
ce n'est pas, comme on le dit souvent, une question de "faim" !
D'ailleurs, aujourd'hui où les progrès économiques font
que l'on n'a plus "faim"
et qu'il n'y a plus de maletillas (sauf peut-être en Amérique latine)
_ le temps des Chamaco est révolu ! _,
il existe pourtant des écoles taurines, et elles ont des élèves.

° Contact ordinaire avec le toro, depuis la préhistoire au moins !…
jeux taurins populaires, abattoirs…
le caractère populaire de la corrida est incontestable.
Même aux abattoirs, les gens payaient pour voir ;
et il y avait des contrats passés avec les toreros.
Ce caractère est confirmé par l'invasion du langage quotidien par des expressions taurines,
ou par des expressions qui ont acquis un autre sens en tauromachie.
"Il a de la main gauche" : = il a du pouvoir, des moyens ; faire un "mano a mano" ; avoir un grand "cartel" ;
faire un "brindis" (brindar, et non ofrecer) ; ma "cuadrilla" (les enfants… la famille.. l'équipe…) ; "faire le quite" à quelqu'un ;
en amours, faire une "faena cumbre"… ou une "faena de aliño" !…
Inversement, utilisation de termes par la tauromachie (cf. la "véronique").
Et encore l'invasion du quotidien par les références taurines (éventails, T-shirts, publicité).

Plus de 150 personnes étaient présentes chaque jour.

3. Gestes et rythmes de la corrida
Accrochons nos ceintures !
Nous ne quittons pas l'esthétique,
mais nous allons "planer"… avec délices, je l'espère !
Après l'expression artistique et la culture populaire,
nous faisons appel à la philosophie.
Nous voilà à la charnière entre le culturel et les sciences humaines…

Pourquoi faire appel à la philosophie ?
Les mythes et les rituels religieux sont absolument universels.
Par contre, la philosophie,
qui cherche à penser le monde par les seuls moyens de la raison humaine,
la philosophie est proprement occidentale ;
elle est même l'un des grands fondements de notre culture.
Il serait quand même bien étrange
que l'un des fondements de la culture dans laquelle est née la tauromachie
n'ait rien à dire à son sujet !
Interrogeons donc nos racines culturelles.
Entrons dans l'arène avec le philosophe.
Entrons dans l'acte tauromachique avec sa beauté énigmatique,
dans l'acte tauromachique tel qu'il est vécu par l'aficionado.
Qu'en dit le philosophe qui réfléchit sur la dimension esthétique de l'existence humaine ?…

Bernard Salignon
est professeur d'esthétique à l'université Montpellier III,
où il est directeur du Département d'esthétique et de psychanalyse.
Gestes et rythmes de la corrida

Intervention de Bernard Salignon (Résumé d'après notes)
Dans la corrida, il y a 2 moments.
Un rythme cadencé qui correspond à ce qui est figé (paseo, musique) :
tout le monde partage quelque chose qui est toujours "encore là".
Et un rythme de crise où quelque chose s'ouvre :
telle la porte d'où sort la bête
avec un public qui réagit en "Oh !" ou en "Ah!", selon qu'il est ou non satisfait.
Le fini et l'infini
Il y a une tension, une opposition, une mise en contradiction
qui se résout dans l'acte tauromachique, mais en de multiples endroits.
Le geste tauromachique est un espace qui se consume dans sa production,
mais pour produire quelque chose qui nous dépasse.
Le dieu, c'est la bête, difficile à saisir et toute proche à la fois.
Le torero s'approche de lui… en s'éloignant [de nous]
dans un espace qui se rapproche de plus en plus [du toro].
Le torero est dans un écart mesuré par rapport au spectateur
(cf. ses habits : le costume apporte ou retire quoi à la faena ?…).
Payer sa place ne donne droit à rien d'autre que… de n'être pas dehors !
Ce temps fini se distribue en figures.
Citer avec la muleta pour détourner la bête…
La détourner de quoi ? de rien !
La muleta dispense… le rien, le vide.
Le toro fonce sur cet écart qui recule et le détourne.
Il y a un retournement du sens.
C'est un peu comme l'espace poétique :
la page "recule" devant celui qui veut écrire.
Toucher (de la plume, du pinceau), c'est aussi… se retirer, partir.
Il y a quelque chose qui ne cesse pas de ne pas s'inscrire.
Le proche et le lointain
L'homme s'approche et se joue du toro avec le cite et le toque.
Le toreo de Ponce est sans commencement ni fin [tellement il est lié en continuité] ;
il est suggestion pure.
Dans cette tauromachie, la nuit s'efface et le jour apparaît.
Le rythme est sans coupure.
La continuité est sans fin ni début, dans un instant… d'éternité.
Ponce en est l'un des promoteurs les plus grands.
Dans ce geste, la tauromachie se perd, retournement sur soi perpétuel.
Corporellement, c'est le point de fuite de la spirale qui absorbe le public en elle,
cette spirale qui enfonce et fait revenir à la fois.
La bête apparaît, disparaît, repart… c'est le temps fondamental du faire avec.
L'accueil et le laisser passer… le temps de l'attente et de l'oubli
C'est compliqué ! C'est un paradoxe.
Les figures porteuses sont que
quelqu'un tient à tel moment la place… du vide (cf. José Tomás).
C'est un grand danger.
José Tomás torée "dans ses chaussures",
dans un espace réduit où il s'appuie sur la terre ;
mais s'appuyer, c'est aussi monter.
Encore une figure inversée. Un appui, un sol… qui monte.
Comme chez Rimbaud et Paul Klee.
Je ne suis pas sûr du tout que l'histoire de la tauromachie
soit dans les identifications ni dans les modèles.
Comme dans l'art, les modèles sont là pour être oubliés.
Le modèle est nécessaire, mais simplement comme appui.
S'il y a une histoire de la tauromachie (ou de l'art),
c'est avec ces figures rythmiques, ce battement.
C'est une histoire du "creux", du vide, de l'articulation, du chiasme [croisement]…
Après Dámaso [González], Ojeda et José Tomás
n'empruntent pas à leur prédécesseur ni ne le dépassent :
ils bifurquent du modèle ; pour ne pas le copier.
La bêtise actuelle, c'est de retrouver, pour se rassurer, un modèle repère…
qui empêche l'accès à l'inconnu.
Pourquoi faire de l'in-connu du re-connu ? de l'éternel retour ?
La tauromachie n'a pas une histoire :
elle s'inscrit dans l'histoire ; elle reprend des écarts.
Il s'agit de se perdre en elle… plus que de s'y retrouver !
Comme dans l'art : se perdre dans l'œuvre, plus que de s'y retrouver.
L'aplat et le pli
Le pli, c'est le moment de retournement du toro qui charge.
L'aplat, c'est la muleta "planchada",
avec la fémorale comme axe de mouvement, de rotation.
Elle est comme un miroir qui tourne avec la bête.
La bête est sans double, singulière ; elle ne se voit pas dans ce miroir.
Dans la muleta, le torero fascine la bête :
parce que ça bouge et perturbe l'espace,
ça va chercher le toro au lieu le plus facile.
Rythme et geste se convoquent avec la profondeur ;
une profondeur qui ne s'oppose pas à la surface mais à la facilité.
C'est difficile à décrire…
Aucun grand torero n'a la même profondeur.
C'est quelque chose qui fait rythme, et nous amène au bord de la rupture, loin…
Quelque chose se joue, prêt à basculer de l'autre côté.
Le spectateur cherche la profondeur.
La culture passe par ce point qui s'échappe et qui est irreprésentable…
ça sublime, au-delà de la ligne, de l'autre côté.

On peut repérer ces figures facilement.
Par exemple dans le Christ de Zurbarán, au musée de Séville :
il a perdu la croix et les clous,
il tient dans l'espace un voile qui cache son sexe,
le fond est marron-noir (un sans-fond…),
quelque chose est tombé…
En un instant, c'est un renversement de la religion,
pour fonder un Dieu qui ne cesse de s'absenter.
Ces moments de cassure, c'est comme la trinchera de Curro [Romero] :
elle survient eu moment où on s'y attendait le moins,
c'est une coupure dans la passe, dans l'espace et dans le temps,
c'est intolérable et sublime.
Ca ne se situe qu'au moment où ça a lieu.
Ca ne se répète pas toujours.
Le tout, ce n'est pas de l'avoir vu, c'est que quelqu'un l'ait vu.
Pour finir. Ce geste, ce rythme
qui n'est pas continuité, qui n'est pas cadence, qui n'est pas un geste qui se retourne...
c'est peut-être ce qui laisserait apparaître,
dans un écart avec notre monde mais dedans,
un moment où il reste l'indicible…


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