tauromachie : Françoise Ferry


LA TAUROMACHIE AU XXIe SIECLE

POURQUOI ?

Colloque sous la Présidence
de Monsieur le Professeur Bartolomé BENNASSAR, historien

 

Proposé par Arts-Cultures-Foi Nimes,
en collaboration avec "Les Amis de Pablo-Romero "
et le CUEM-CPT, groupe universitaire nimois d'étude des cultures taurines

Nimes, les 9 et 10 décembre 2005


"ESPACE PABLO-ROMERO"

12 rue Émile Jamais

 

Exposition de peintures tauromachiques de Françoise Ferry
( francoise.ferry3@wanadoo.fr ; 06 31 41 95 73 )

 

COMPTE-RENDU DÉTAILLÉ

(samedi)

 

 

Le regard des sciences humaines

Vendredi 09/12/05


On trouve sur cette page :
° La présentation du programme.
° Un aperçu de la nouvelle d'Olivier Boura : "Le torero s'honore de la solitude"
Et un résumé substantiel des interventions de :
° Jean-Pierre Digard :" La place de l'animal dans notre société et la tauromachie"
° Christian Salenson : "Un sacrifice rituel"
° Patrick Faugeras : "Nous ne sommes pas des anges" (Violence et culture)
réalisé par ACF-Nimes.

 



Présentation du programme (Jacques Teissier)
La corrida a toujours été contestée parce qu'elle heurtait violemment
des représentations culturelles de son époque.

Quand des hommes d'Église ont commencé à s'opposer à la corrida,
c'est essentiellement au nom du respect de la vie humaine,
que l'on n'a pas le droit de risquer ainsi.
Il y avait peut-être de quoi ! Par exemple :
° Le 3 septembre 1332 dans le Colisée de Rome (mais oui !),
pour "11 toros tués" il y a "18 jeunes nobles tués et 9 blessés".
° Le 19 août 1609 à Grenade, place BIBARRAMBA,
on compte 36 morts et plus de 70 blessés
tellement les toros ont été furieux
(il semble que ce soit un sommet inégalé ;
mais à cette époque, il n'y a pas de séparation
entre les spectateurs et l'aire du combat…
Depuis, on a chargé les alguazilillos de veiller !
).
° A Cuenca dans le courant du XVIIe siècle,
on veut immortaliser par une peinture un toro célèbre :
il a tué 7 hommes à lui seul…

Le texte le plus fameux est la "bulle" du Pape Pie V,
datée du 1er novembre 1567
et intitulée : 'De salute gregis dominici' [Le salut du troupeau du Seigneur].
Une bulle fort sévère…
mais si peu observée que son successeur jugera opportun de ne plus l'appliquer.

Vers le milieu du XIXe siècle, semble-t-il, la contestation s'inverse
parce que le statut de l'animal et notre rapport à lui changent.
La quasi machine d'un Descartes devient un être vivant à respecter…
ce dont on ne saurait se plaindre !

Monseigneur Plantier, évêque de Nimes, publie en 1863
une longue lettre pastorale, très dure.
Il décrit avec indignation le spectacle de l’arène
et condamne les sentiments qui animent des spectateurs
qui, pense-t-il, se repaissent de la souffrance
des taureaux, des chevaux et même des hommes…
......Je n'ose pas dire ce qu'il pense des pâmoisons des dames !
Son successeur, Monseigneur Besson, publie de même, en 1885,
une lettre pastorale où il dépeint les souffrances endurées par les chevaux et les taureaux ;
il réclame avec énergie la suppression de ces spectacles
"dignes de la barbarie païenne et qui sont la honte de nos mœurs."
Mais la voix officielle de l'Église catholique
n'est pas plus écoutée au XIXe siècle qu'au XVIe…

Plus tard, la boucherie de 14-18, les horreurs du nazisme,
la barbarie des camps communistes, les génocides en tout genre
mettent en doute l'humanité de l'homme
et renforcent la considération envers l'animal.

Les années 20 voient la création du caparaçon qui protège les chevaux.
Pour leur part, les récentes préoccupations écologiques accentuent encore le déplacement.
Désormais, c'est essentiellement au nom du respect de l'animal
et au nom du respect de soi-même en tant qu'être humain
que la corrida est contestée.

Si, de nos jours, l'Église catholique ne s'exprime plus guère sur le sujet,
par contre ceux que l'on appelle "les anti-corrida" ont pris le relais.
Ils se sont organisés jusqu'au plan international ;
ils ont une grosse action de lobbying auprès des pouvoirs civils comme religieux,
ils se font entendre bruyamment.
Ils ont, si je les comprend bien, un trait commun avec les anciennes autorités catholiques :
une aversion et une indignation morales a priori
qui leur font refuser le principe même d'un recul et d'une réflexion sur le fait tauromachique.

Hier, l'approche culturelle nous a confirmé
qu'il se passe vraiment "quelque chose" dans une corrida.
Aujourd'hui nous faisons appel au regard des sciences humaines
pour qu'il nous donne sa vision et enrichisse notre réflexion.

4. "Le torero s’honore de la solitude"
Voici d'abord, comme mise en bouche,
la lecture de larges extraits d'une nouvelle taurine retenue par le prix Hemingway 2005.
Elle sera publiée, avec d'autres, à la Pentecôte 2006 par les éditions "Au diable Vauvert"
dont la directrice, Marion Mazauric, a bien voulu nous prêter gracieusement le texte
en avant-première : merci Marion !
Le titre de la nouvelle est Le torero s’honore de la solitude ;
son auteur, Olivier Boura, est enseignant chez nous, à Laudun ;
et son lecteur la comédienne nimoise Katia Mari.
Je trouve assez frappant de voir combien un auteur,
qui est amateur de corrida plus que véritablement aficionado,
en a capté une dimension tragique.

Lecture…..
En voici les premières phrases ; elles donnent bien le ton :
"En 2017, après des années de procédures à La Haye, de querelles à Strasbourg,
de sanctions, toujours plus lourdes, de heurts toujours plus violents autour des arènes,
Bruxelles a interdit les courses.
Le respect des particularismes locaux,
dont si souvent on s’est servi pour briser la résistance des vieux états nationaux,
cette fois n’a rien pesé, face aux principes, au culte universel du droit.
Depuis, le monde n’en est pas devenu moins cruel, mais on a bien meilleure conscience…
"

Un écho… (Jacques Teissier)
Le personnage central de la nouvelle n'est-il pas la mort ?
… A travers le vieux torero qui voit tout disparaître de sa passion, bribe après bribe…
mais qui en reste habité et ne peut s'en détacher, même quand tout lui est arraché.
… A travers la société qui ferme et réprime "l'œil" de l'arène…
mais qui ne change rien à la mort inéluctable, à son énigme cruelle, violente, à sa fascination.
… A travers, bien sûr, l'ultime rencontre avec le fauve…
Dans une société qui souhaiterait pouvoir tout maîtriser
et qui tend à masquer l'ultime "rendez-vous",
la corrida serait-elle un de ces lieux rares
où l'on ne craint pas de regarder la mort en face
pour vivre en homme ?…

5. La place de l'animal dans notre société et la tauromachie
Nous nous arrêterons maintenant sur le déplacement culturel
qui a transformé la nature du scandale taurin :
de l'homme qui risque inutilement sa vie à l'animal soi-disant torturé.
Quel est le regard de l'anthropologue et ethnologue sur le "scandale" actuel ?
Quelles questions en reçoit-il et quelles questions lui pose-t-il ?

Jean-Pierre Digard,
est anthropologue/ethnologue et directeur de recherche au CNRS, en Île de France.
Il est l'auteur de plusieurs livres qui concernent notre sujet (cf. programme).
Voici donc :
...............La place de l'animal dans notre société et la tauromachie.

Intervention de Jean-Pierre Digard (Résumé)
Je suis tenant d’une anthropologie positive, c’est-à-dire d’une anthropologie
qui s’efforce de laisser le moins de place possible aux aléas de l'interprétation,
d’une anthropologie centrée sur les pratiques plus que sur les représentations,
sur ce que les gens font beaucoup plus que sur ce qu’ils disent qu’ils font.
La corrida dans sa matérialité se présente d’abord à l’observateur
comme un mode d’interaction homme-animal parmi d’autres,
dans un contexte socio-culturel particulier.
C’est donc dans l’ensemble des relations hommes-animaux dans notre société
qu’il convient de commencer par la replacer.

Un système cloisonné et hiérarchisé
Contrairement à une opinion courante aujourd’hui,
les relations aux animaux sont éminemment culturelles.
Chaque société investit en effet dans ses relations avec les animaux
un ensemble particulier de techniques (élevage, dressage, etc.),
de représentations, de croyances relatives aux animaux,
voire de sentiments envers eux (attachement, respect, compassion, mépris, répulsion, peur…).
Cet ensemble constitue le « système animalier »
propre à telle ou telle société, à telle ou telle période de son histoire.
Le fait « animal de compagnie » n'est pas entièrement nouveau.
Il est une des voies possibles de la domestication du chien vers 15 000 ans av. J.-C.
A partir des années 1950, le phénomène « animal de compagnie »
revêt une ampleur et des formes nouvelles :
la zoomanie devient une passion populaire et familiale
(52 % des possesseurs d'un chien considèrent celui-ci comme un membre de la famille) ;
ces « animaux sur mesure » ne doivent servir
à rien d’autre qu’à la compagnie de leur maître.
Par contraste avec les animaux de compagnie, survalorisés et surprotégés,
les animaux de rente, élevés pour leurs services ou leurs produits
(bœufs, moutons, porcs, poulets, lapins),
sont relégués au bas de l'échelle de nos préférences animalières.
La faune sauvage (au demeurant de moins en moins « sauvage »
car gérée, complémentée, régulée, reconstituée…)
occupe une position « symétrique et inverse »
de celle des animaux de compagnie.
Alors que ceux-ci représentent le summum de l’anthropisation
et sont appréciés précisément pour cette proximité,
les animaux sauvages doivent leur aura au sentiment (en partie illusoire)
qu’ils ne sont pas « contaminés » par l'homme,
ce dernier étant perçu par le manichéisme écologiste moderne
comme l’incarnation de la malfaisance.
En dehors de ces trois groupes,
on trouve des cas d’animaux qui n’appartiennent à aucun groupe
ou qui présentent des attributs de plusieurs groupes à la fois :
les « animaux intermédiaires ».
Avec la motorisation,
le cheval a peu à peu quitté la sphère de l'utilitaire pour entrer dans celle des loisirs ;
autrefois respecté à hauteur des services qu'il rendait,
le cheval est aujourd’hui aimé :
son statut tend à se rapprocher de celui des animaux de compagnie…
qu’il ne rejoindra jamais, ne serait-ce qu’en raison de sa taille.
Plus complexe et plus instable est la position du taureau de corrida.
Sa position intermédiaire se manifeste de la façon la plus nette
dès lors que surgit la question :
le toro de lidia est-il un animal domestique ou un animal sauvage ?
Cet animal appartient à l’espèce Bos taurus
dont la domestication est attestée au Proche-Orient et en Europe
depuis environ 6.000 ans av. J.-C.
Dans les élevages, il fait l’objet d’une stricte sélection
qui a conduit à la création de castes et d'encastes.
Le même animal est, d’un autre côté, élevé sur de vastes herbages naturels,
où il lui arrive de côtoyer des herbivores sauvages (cerfs, mouflons),
où ses contacts directs avec l’homme sont relativement réduits.
Chez cet animal domestique, le caractère manso (paisible, domestique)
est considéré comme un défaut.
Autrement dit, le travail de domestication s’est effectué ici à contre-courant,
dans le sens d’une sorte d’ensauvagement orienté.
Pareillement, tous les animaux dont l’utilisation est fondée
sur la récupération par l’homme, à son profit,
d’aptitudes comportementales spécifiques
(chiens de combat ou de défense contre les grands prédateurs,
guépards de chasse, rapaces affaités, etc.)
subissent une domestication volontairement limitée
à ce qui est nécessaire pour pouvoir les manipuler
sans nuire à la vivacité de leurs instincts naturels.

Le système animalier occidental
La construction de l’animal. Contrairement à une croyance commune,
la domestication des animaux n'a pas d'abord été utilitaire.
Elle s'explique par la satisfaction de deux pulsions inscrites dans la nature de l'homme :
une curiosité gratuite, un besoin d'observer et de comprendre ce qui l'entoure ;
une tendance quasi mégalomaniaque à s’approprier la nature, à agir sur elle, à la transformer.
La multiplication des races d'animaux domestiques
dépasse de beaucoup la stricte satisfaction des besoins humains :
quelques dizaines auraient suffi !
Les hommes font de l'animal comme les enfants de la pâte à modeler !
L’animal miroir et faire-valoir. Nous aimons nos animaux domestiques
pour l'image qu'ils nous renvoient de nous-mêmes,
êtres supérieurs dont dépend la vie d'autres êtres.
Nous leur sommes d'autant plus reconnaissants de cette image
qu'elle vient contredire notre vécu quotidien :
M. Tartampion aime son chien, le seul à lui faire la fête en toutes circonstances.
En même temps qu'on aime à se reconnaître dans son animal,
il nous sert aussi à donner à autrui une image de nous
que l'on croit valorisante ou singulière ou provocante :
image bobo du labrador, punk ou grunge du rat ou du furet, caillera du pitbull, etc.
Les animaux rédempteurs. Tuer des animaux pour les manger
ne va pas sans déclencher universellement des sentiments de culpabilité.
Les sociétés de chasseurs-cueilleurs d'Amazonie, de Nouvelle-Guinée ou de Sibérie
vivent dans la hantise que les animaux chassés
se concertent pour leur échapper ou pour se liguer contre eux,
ce qui condamnerait les humains à la famine.
Pour conjurer ce danger, les chasseurs pratiquent divers rites.
Tuer comme cela se fait dans notre société, en masse et à la chaîne, pour les manger,
des animaux que l'on a fait naître et que l'on a élevés
génère une culpabilité bien plus grande encore.
Cela nécessite des moyens de déculpabilisation d'autant plus puissants :
telle la possession d'animaux de compagnie maternés et adulés
presque au même titre que des enfants ;
tel le maintien d’une faune sauvage mythifiée et protégée jusqu’à l’absurde.
Nous les faisons « fonctionner » comme des animaux rédempteurs.
Les pratiques agonistiques avec des taureaux
(au même titre que les courses de chevaux, le rodéo américain
ou les numéros de fauves dans les cirques, malgré leurs évidentes différences)
sont justiciables du même type d’interprétation
que toutes les pratiques agonistiques qui associent ou opposent,
d’une manière ou d’une autre, l’homme et l’animal :
il s’agit dans tous les cas d’avoir le dessus sur l’animal.
Quant au spectateur, il assiste
à une compétition équestre, à une corrida ou à un numéro de fauves
avec le même mélange de satisfaction de voir l’homme triompher de la bête…
et d’attente inavouée du refus d’obéissance ou du coup de corne ou de griffe fatal.
Les combats mettant en jeu des animaux sont probablement
aussi vieux que la domestication, et sans doute même plus.
Ils sont à peu près universels.
En Europe, ils se poursuivirent activement jusqu’au début du XIXe siècle.
Presque toutes les analyses de pratiques agonistiques avec ou entre des animaux
montrent que celles-ci procèdent, à divers titres et de différentes manières,
d’une identification des acteurs sociaux aux protagonistes,
qu’ils soient animaux ou humains.

Sauf quand il s'agit de combat entre animaux de même espèce,
ces pratiques consistent en la prolongation
ou la reproduction (avec des animaux déjà domestiqués)
de l’action domesticatoire primitive
;
elles sont réalisées sur un mode plus ou moins violent,
tantôt sur un mode parodique et comique, tantôt sur un mode tragique,
en réduisant les animaux par la ruse, l’agilité, la force ou la violence, parfois jusqu’à la mort.
Entrent bien dans ce cadre, non seulement les corridas
où l’on parle de « domination » (dominación) et de « châtiment » (castigar) du taureau,
mais également les autres types de courses de bovins.

L’opposition entre aficionados et « anti-corridas »
On ne peut manquer de s’interroger
sur la violence des attaques qui visent les tauromachies espagnole et portugaise,
du fait, notamment, de groupes « anti-corridas »,
que, soit dit en passant, on aurait tort de réduire à quelques commandos d’exaltés.
Ce que recouvre la dénonciation virulente de la corrida,
c’est, au fond, l’angoisse générée par la perception de cette pratique
comme une rupture ou un refus du processus rédempteur
dans les relations hommes-animaux.

Deux éléments catalysent cette peur :
l’animal dont le sang coule est considéré comme appartenant au monde sauvage,
donc à un monde qui doit être protégé des entreprises humaines ;
et surtout, la corrida est publique — pire, elle est un spectacle.
Loin d’être contradictoires,
domestication, simulée ou réelle, jusqu’à la mort, de certains animaux,
et sensibilité surprotectrice à l’égard d’autres animaux,
sont les deux faces inséparables d’une même réalité.
L’une et l’autre tendance ont chacune
leurs acteurs, leurs partisans, leurs militants,
entre lesquels le fossé d’incompréhension se creuse chaque jour davantage.
À travers eux, s’affrontent deux conceptions du monde,
qui se distinguent par la place et le rôle qu’elles assignent à l’Homme.

6. Un sacrifice rituel
La corrida est un rituel.
Elle a, à l'évidence, des résonances sacrales, religieuses.
Elle plonge certainement des racines dans les rituels de la chasse, aussi vieux que l'homme :
la tauromachie de Goya nous le montre encore, en plein XIXe siècle.
Par sa nature même, elle évoque aussi les anciens rituels de sacrifices animaux,
bien qu'elle soit aujourd'hui tout à fait laïcisée et qu'elle ne se veuille pas religieuse.

Depuis quelques décennies, les sciences humaines ont travaillé sur l'expression symbolique
et, à partir de là, sur les religions et leurs symboles :
c'est ce qu'on appelle l'anthropologie religieuse.
Si nous projetons sur la corrida l'éclairage
de ce que l'anthropologie religieuse nous fait découvrir du sacrifice en général,
et du sacrifice de communion en particulier :
que voyons-nous ?…

Prêtre, licencié en philosophie et maître en théologie,
Christian Salenson
est directeur de l'ISTR de Marseille (Institut de Sciences et Théologie des Religions).
Voici donc :
...............Le regard de l'anthropologie religieuse sur la corrida :

......................................Un sacrifice rituel

Intervention de Christian Salenson (Résumé)
La corrida est une manifestation culturelle, spécifique, originale.
On ne peut la séparer de l’ère géographique et culturelle qui l’a vue naître.
Je voudrais simplement faire quelques observations d’anthropologie religieuse
(cette science qui analyse les phénomènes religieux
en faisant appel aux ressources des sciences humaines)
en considérant la corrida comme un phénomène religieux
et plus particulièrement sous l’angle du sacrifice rituel,
en référence aux sacrifices de l’antiquité grecque ou juive.
Ce point de vue n’est pas souvent pris en considération.

Un rite
La corrida est fortement ritualisée.
Je pense que l’on peut reconnaître à la corrida sa ritualité sacrale
en ce que l’on y joue la vie et la mort, la sexualité et le don, la violence et la maîtrise.
On joue l’affrontement de forces obscures que l’on tente de maîtriser dans le rite,
de canaliser, de dominer et de s’approprier…
dans un combat qui parviendra parfois à s’humaniser
en se transcendant jusque dans les hauteurs sublimes de l’art.
Il s'agit du torero évidemment !
mais d’une certaine manière, à travers lui,
tous les participants jouent la vie et la mort, le combat et la sexualité
même si personne n’en a une conscience claire
car le rite ne s’adresse pas d’abord à la raison et à la conscience
mais d’abord au ressenti, aux affects… au corps.

Une action sacrée se circonscrit dans un espace précis sacral : « le ruedo » ;
dans un temps délimité :
« a la cinco de la tarde »et dans le temps imparti pour chaque combat ;
et surtout dans un rituel qui permet de s’assurer de la maîtrise sur les forces obscures.
La séquence de ritualité sacrale a
une séquence d’ouverture clairement marquée et une séquence de fermeture.
Pour la corrida : les clarines, le paseo, et d’autre part la sortie des quadrilles
délimitent ce temps particulier du rite…
Les aficionados n’arrivent pas en retard et ne partent pas avant la fin !

Le sacrifice
Le sacrifice est essentiellement un échange.
Il s’organise comme une relation avec un "ailleurs", une transcendance,
qui n’est pas nécessairement un Dieu, ni même des dieux ;
d’autre part il contribue à créer de l’échange entre les participants au sacrifice.

Les fonctions du sacrifice.
Les sacrifices, dans la Grèce antique comme dans le judaïsme palestinien,
sont des actes de la vie politique.
On sacrifie solennellement aux grands moments de l’année, aux changements de saisons
ou pour des événements qui marquent la vie de la cité.
A Nimes, les corridas de Pentecôte et celles de Septembre rythment l’année
et n’ont d’ailleurs pas la même tonalité.

Le sacrifice a une fonction de rassemblement, de communion.
Le sacrifice est fondamentalement, pour les grecs,
un temps de communion entre les dieux et les hommes
et un temps de communion entre les hommes.
Je crois pouvoir dire que la corrida établit, à certains moments,
une communion profonde entre les participants
par la médiation du rite qu’elle met en œuvre.
Absorber la force du taureau.
Un sacrifice très important dans l’antiquité fut,
non plus dans les religions officielles mais dans les cultes à mystère,
le culte de Mithra.
Il consistait dans le sacrifice du taureau dont on buvait le sang
car le sang donnait la force du dieu et sauvait.
Dominer un taureau reste le but de la corrida et cette domination a du sens.
Elle est la domination de l’homme sur la bête,
mais la domination aussi sur des forces redoutables et quelque peu obscures.
Cette domination se fait non pas manière frontale
mais en utilisant la force du taureau, en l’enroulant dans la cape et en la récupérant.
La fin de la violence.
Toute société a besoin de se protéger de la violence qui est en elle.
Le sacrifice est une substitution, sur une victime dûment choisie,
de cette violence inhérente.
Ainsi un match de Rugby ritualise l’affrontement entre deux villes,
et évite par la même occasion que l’affrontement entre Toulouse et Paris
ne soit un remake de l’histoire de Sparte et d’Athènes !
La corrida est violente, même si la violence n’est jamais sur les gradins
alors même que le public est un des acteurs du drame.
J’ai souvenir de corridas extrêmement dures d’où je suis sorti épuisé…
Il y a un investissement, un transfert de la violence.

Les personnages du sacrifice
La victime a pour fonction essentielle de faire la médiation entre les acteurs du sacrifice.
Certains animaux sont des victimes de prédilection :
le taureau en de nombreuses cultures mais en particulier autour du bassin méditerranéen.
Tous les rituels insistent toujours sur la qualité de la victime.
On ne sacrifie pas une bête malade ou infirme.
Dans la corrida, le refus de bêtes qui ne soient pas intègres
ne serait pas uniquement une demande du public qui a envie de voir du bon spectacle…
Dans les sacrifices de l’antiquité la victime animale a la chance…
d’avoir été choisie comme victime.
La victime est divinisée, adulée, couvée du regard.
Le toro est aimé, regardé, admiré et, je risque le mot, « divinisé » ;
et il finit sa vie dans des arènes.
Le prêtre. Dans les cultures juive et grecque, la plupart des sacrifices nécessitent un prêtre ;
il n’intervient pas en son nom propre mais est délégué à cette fonction par l’offrant,
qui peut être une assemblée, une cité, une famille etc.
Il y a là quelque chose du rapport entre le torero et le public.
Le torero est d’une certaine manière désigné, en dernier recours, par le public,
lequel attend qu’il s’acquitte de sa tâche avec la dignité requise.
Nous nous identifions au torero qui combat dans l’arène.
Nous aimons bien qu’il soit bon. C’est bon pour nous !
L’offrant a un grand rôle.
Certes il ne fait rien dans l’acte même du sacrifice.
Mais il a offert la victime.
Et en retour il bénéficie du sacrifice, des forces qu’il donne,
de la vie nouvelle qu’il permet etc.

Corrida et sacrifice
La fonction sacrale du toro. Pourquoi le taureau est-il à ce point un animal sacrificiel ?
Il y a la force sexuelle que représente le taureau.
On ne sacrifie pas des vaches ni des bœufs mais des taureaux, des animaux entiers
car la symbolique sexuelle joue dans le sacrifice.
C’est la symbolique de la vie.
Le prêtre n’est pas un assassin, un sanguinaire.
Il aime la victime. Il en prend soin, il l’honore.
Le torero dans l’arène,
et normalement les participants sur les gradins quand ils sont aficionados,
respectent le toro.
Les applaudissements à l’arrastre devant un toro brave
n’auraient raisonnablement aucun sens ;
ils sont des applaudissements symboliques de la victime.
Le public. Dans la corrida, le public, l'assemblée, peut donner de la voix
mais, mieux que cela, il peut aussi faire silence, un silence impressionnant parfois !
Ce qui se donne à voir échappe au moment sublime de la corrida ;
plus que de donner à voir elle donne à éprouver…

Je conlus. Si la corrida est, pour une part, un sacrifice rituel,
je ne cacherai pas que je préfère les sacrifices rituels aux sacrifices réels.
J’aurais aimé que le siècle dernier ne fasse pas d’holocauste
(un sacrifice où la victime est brûlée)
ou bien qu'il le fasse avec des animaux ;
mais pas avec des humains…
J’aurais aimé qu’en plein cœur de l’Europe,
on ne sacrifie pas des musulmans,
ou qu’en Algérie il n’y ait pas eu, la dernière décennie,
ces enfants égorgés…

La pause : échanges autour d'un verre et d'une assiette.

7. Nous ne sommes pas des anges (violence et culture)
Dans la corrida, il s'exerce manifestement une certaine violence.
Elle est même mise en scène !
Elle va jusqu'à la mort réelle du toro et à la mort possible du matador.
Aux yeux des aficionados, sans la mort du toro la corrida deviendrait un ersatz sans intérêt.
Mais ils ne se vivent pas comme des sadiques ;
ils ne se reconnaissent pas dans les accusations portées à leur encontre
_ quand bien même viendraient-elles de quelque autorité ecclésiastique !... _
Pourtant, ils sont bien incapables de dire pourquoi
cette mise en scène de la mort ne fait pas d'eux les sadiques supposés.
L'heure est venue d'interroger le psychologue ;
ou plutôt le psychanalyste,
expert dans le déchiffrement des tours et des détours du cœur humain…

Patrick Faugeras est psychanalyste à Alès,
traducteur, auteur d’ouvrages spécialisés en psychiatrie,
directeur de collections aux éditions Eres.
Nous écoutons :

.................Nous ne sommes pas des anges
...........................................violence et culture
Intervention de Patrick Faugeras (Résumé)
La pratique psychanalytique ne vise ni à expliquer ni à comprendre ;
elle est plutôt attentive à ce que toute difficulté –et donc tout questionnement-
qu’un sujet rencontre ne soit point recouvert, ne soit point épuisé par la réponse.
Le psychanalyste ne peut, en tant que tel, parler de la corrida,
sinon comme tout un chacun, en tant qu’aficionado.
Par contre, s’il ne s’agit pas tant de « parler de » la corrida,
que de préserver l’énigme qui la constitue
ou, pour le dire autrement,
de laisser cet événement parler –et nous faire parler-,
alors, peut-être qu’un compagnonnage entre psychanalyse et tauromachie peut s’envisager.
Avance-t-on une parole qui, surgissant et se déployant, encore se réserve ?
ou, au contraire, énonce-t-on une parole avide
de mettre à jour, à nu, de dévoiler, mettre à plat, expliquer…,
une parole, il faut le dire, qui imposerait l’évidence de sa puissance
en s’appuyant sur le fantasme de la transparence et sur le mythe de la rationalité ?

Ce que je ne supporte pas bien chez les anti-corrida,
c’est la banale « modernité » de leur propos :
elle sacrifie à une certaine idée du progrès humain
qui, parfois, sous couvert de bons sentiments,
promeut ou s’inspire à son insu d’une certaine idée d’un homme moderne,
débarrassé, nettoyé, épuré de ses passions comme de ses souffrances
et qui, au lieu de jouissance,
ne connaîtrait que des plaisirs sains,
hygiéniquement contrôlés et moralement irréprochables.
L’être humain est un être de passions,
ne rechignant pas à mettre sa vie en jeu
dès l’instant où pourraient être mis en cause ses attachements primordiaux.

Non seulement une violence nous occupe
–notre monde interne est peuplé de bruit et de fureur-
mais cette violence n’a pas à être méconnue, refusée, niée
au nom d’un angélisme supposé ou attendu de l’homme :
parce qu’elle est inhérente, indissolublement liée, consubstantielle
à tout acte fondateur, à toute inscription symbolique
qui vient forcément troubler l’ordre des choses.
Un acte symbolique est violent,
ne serait-ce que parce qu’il vient effracter, faire effraction dans
un ordre naturel des choses
–ou, plus exactement, un ordre pseudo naturel des choses.

Chaque acte véritable, tauromachique ou autre, a des effets,
il est un excès qui vient trouer, déborder
pour dévoiler le réseau des significations dans lequel nous sommes pris
et que nous ne percevions pas.
J’entends soutenir que l’acte tauromachique, en tant que création,
est un acte violent,
non pas tant parce qu’il y est question de fer et de sang,
mais parce qu’il est fracture et imposition d’un ordre face au réel,
qu’il en est la mise en scène, la commémoration,
qu’il est la célébration d’un acte fondateur de l’humanité de l’homme
.

La corrida, c’est la confrontation d’un homme
et d’un réel imprévisible et redoutable,
un homme essentiellement armé d’un bout de tissu et d’une technè (un art)
qui, par une posture esthétique, va s’employer à maîtriser ce réel.
(cf. Hésiode, en son long poème intitulé la Théogonie)
La violence, selon l’étymologie latine, signifie
ce qui est contra naturam, contre nature.
Il n’y a pas d’ordre naturel des choses sinon celui que nous imposons
et aucun discours ne peut prétendre dire la vérité du réel.

Tout sacrifice, aussi minime soit-il, ne serait-il pas à la fois
le rappel d’un sacrifice initial
et une tentative pour en apaiser la violence,
un sacrifice initial à partir duquel un commencement a pu se déployer?

Comme pour l’acte poétique,
on ne peut pas « parler de » corrida,
mais elle nous fait parler
, d’une certaine façon,
et avec d’autres.
Comme s’il fallait, chaque fois, que nous trouvions les mots
qui feront encore résonner le silence et la petite musique
qui se sont emparés de nous lorsque l’événement nous a saisis
et que nous touchions, par le biais de nos émotions,
au plus inaccessible de nous-mêmes, au plus intime
.
Il m’arrive de penser que les paroles qui s’échangent à la sortie d’une corrida
font partie intégrante de l’acte tauromachique
, sont son prolongement naturel,
bien avant les commentaires des tertulias,
qui œuvrent bien souvent à recouvrir de savoir
un acte qui gagnerait à être laissé dans son « idiotie »,
comme disaient les Grecs,
c’est-à-dire échappant à toute représentation et donc à tout commentaire.

Si la corrida nous fait parler, elle nous fait parler avec d’autres,
tout aussi présents qu’absents.
On peut penser que, plus l’identification au torero –le héros magnifié-
va s’avérer puissante,
plus la communauté sera foule, masse, soumise au discours ;
et que, moins cette identification sera forte
–non par défaut mais parce que la dimension symbolique,
le phénomène, excède le spectaculaire-
et plus la communauté qui se constituera, tournée vers l’énigme,
sera une communauté d’êtres-ensemble mais séparés
.

Conclusions par Bartolomé Bennassar
Bartolomé Bennassar a résumé de main de maître les 6 interventions du colloque.
Alors, pourquoi la corrida au XXIe siècle ?…
Il appartient sans doute au participant, et au lecteur, de dire lui-même
le sens que prend maintenant pour lui cette question…


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