Pluie de toros : Goya


LA CORRIDA ET LES ENFANTS

 

Colloque de la Fédération des sociétés taurines de France

Intervention d'un aumônier des arènes de Nîmes

Alès, le 18 octobre 2014


Un des chevaux de bataille des anti-corrida est la présence des enfants que ce spectacle serait censé traumatiser, rendre violents et sadiques.
Bien qu'elle n'ait jamais constaté de tels méfaits parmi les siens, la FSTF (Fédération des sociétés taurines de France)
souhaitait prendre en compte la question et y réfléchir :
elle en a fait le sujet d'un colloque à l'occasion de son 98e congrès, qui se tenait dans le Gard, à Alès, les 18 et 19 octobre 2014.

Sur le fond, sont intervenus successivement : un médecin psychiatre et un philosophe
(voir http://torofstf.com/content/98%C3%A8me-congr%C3%A8s-de-la-fstf-colloque-du-samedi-18-octobre-2014 ),
plus un aumônier des arènes de Nîmes, dont l'intervention est présentée ci-dessous.

 

Après les deux exposés précédents, j'ai pris le parti de m'amuser un peu
avec une espèce de leçon de catéchisme à ma façon.

L'évangile selon saint Jean se classe parmi les monuments de la littérature spirituelle mondiale.
Dans son premier chapitre, il a ces quelques mots dont le génie égale la simplicité :
«  La lumière a brillé dans les ténèbres. » (Jn 1,5)
Où a brillé cette lumière ? Dans les ténèbres.
Non pas à côté… non pas malgré… non pas après… les ténèbres, mais « dedans », en plein dedans.

C'est dire à celui qui cherche la lumière, la lumière véritable, celle qui éclaire vraiment la vie humaine et qui la fait vraiment vivre :
il ne s'agit pas d'aller te consoler des ténèbres en recherchant de la lumière « ailleurs ».
Il ne s'agit pas de « positiver », si vous préférez.
S'il existe une lumière véritable, elle ne peut pas se contenter de compenser nos ténèbres humaines.
La seule lumière véritable qui soit ne peut être que celle qui serait capable de traverser nos ténèbres, de les annihiler, bref de les vaincre.
Ou du moins de tenir devant elles…
Or il me semble qu'il n'est pas de ténèbres plus épaisses que celle de la mort.

Autrement dit, si l'on prend le parti de cacher la mort aux enfants, on les berce d'illusions, on les anesthésie avec un opium.
Combien de fois ai-je entendu des adultes prendre leurs distances envers une éducation gentillette, voire cucu la praline ,
parce que « C'est inapplicable. Dans la vie, ce n'est pas ça : si tu es gentil avec tout le monde, tu deviens le pigeon. »
On leur avait proposé une pseudo-lumière qui, en réalité,
n'éclairait rien du tout des réelles obscurités de la vie humaine,
et les avait rendus aussi naïfs que vulnérables.
Comment de tels enfants auraient-ils pu être le père de l'adulte qu'ils devaient bientôt devenir ?...

Pareille lumière existe-t-elle réellement ? C'est une autre question.
Les réponses sont des plus diverses.
Quant à l'évangéliste Jean, la réponse ne fait pas de doute :
c'est ce qui ressort pour lui de son aventure peu banale avec Jésus. Et c'est tout simple.

Il a fait une expérience fort cuisante de nos ténèbres humaines.
Il avait placé tous ses espoirs en Jésus, cet homme à la fois magnifique et déroutant.
Puis, tout s'était achevé dans un échec lamentable :
Jésus rejeté, isolé, condamné à mort dans un sordide procès politico-religieux, abandonné, crucifié, mort et mis au tombeau….
Tout était par terre, littéralement.

Mais voici qu'il avait fait une expérience absolument stupéfiante :
celle de rencontrer à nouveau, vivant, ce même Jésus qui était mort moins de deux jours plus tôt.
Et cela changeait tout, pour lui :
la lumière avait brillé « dans » les ténèbres les plus épaisses qui soient : celles de l'échec et de la mort.
Quoi qu'il puisse arriver désormais de pire, la vie pouvait encore avoir le dernier mot.

Rassurez-vous, je ne cherche pas particulièrement à vous convaincre
de devenir aussi disciples de ce Jésus, sur les pas de son évangéliste.
Je voulais simplement souligner, à mon tour, à ma manière, combien lumière et ténèbres sont indissolublement mêlées.
Aussi intimement mêlées que vie et mort.
Souligner combien il n'y a pas plus de vraie lumière que de vraie vie si on les dissocie des ténèbres et de la mort.
C'est cela qui est « moral » par excellence, à mes yeux :
la recherche de ce qui fait vraiment vivre, vraiment vivre humainement, sur notre terre.

Je ne dis pas pour autant qu'il faille imposer aux enfants la corrida,
avec la mort risquée par l'homme et la mort programmée du toro.
Non. Je veux simplement dire que si l'enfant baigne dans la culture du toro par sa famille ou autre…
que si l'enfant est en lien avec d'autres avec lesquels il pourra parler, avant, pendant et après la course…
si l'enfant lui-même désire voir une corrida…
alors, pourquoi pas ? Puisqu'il est un vivant…
Puisque les questions : « D'où je viens ? » et « Où je serai, après la mort ? » l'habitent depuis toujours et s'éveillent en lui…
puisque, dans la corrida, notre vie, pourtant vouée à la mort, s'affirme face à la mort,
non pas la mort virtuelle mais la mort réelle.

Voilà qui me paraît autrement humain et humanisant qu'une éducation aseptisée
qui, à l'image de notre monde actuel, fait tout pour cacher la mort à l'enfant.

Allez ! Un zeste de provocation, pour finir.
Si, en entrant dans une église, ou même à la maison,
l'enfant peut voir sur une croix le cadavre d'un homme atrocement supplicié, sans que cela ne choque grand monde :
pourquoi ne pourrait-il pas voir une corrida ?
A moins, bien sûr, qu'il ne faille faire repentance sur les erreurs du passé
et, grâce aux lumières de notre temps, bannir à tout jamais ce fameux crucifix ?...
Il arrive à ma "sainte Église", pas toujours reluisante, certes,
d'avoir des intuitions assez fameuses !
Jacques Teissier

 

 

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