La corrida : combat sacré ?

 Intervention pour un club taurin de la région nîmoise, septembre 2015

 

La corrida est une tradition dont les origines remontent à la nuit des temps,
lorsque l'homme préhistorique se confrontait à l'aurochs et le dessinait sur les parois de ses grottes sacrées.

Préhistoire

Dans les religions antiques du Moyen et du Proche Orient, le taureau était un symbole de force et de fécondité ;
le célèbre "veau d'or" qui mit Moïse dans une colère terrible relève de cette symbolique,
l'appellation de "veau" n'étant qu'une dérision.
Dans les cultes gréco-romains, dans les cultes proche et moyen orientaux, ainsi qu'en Israël au temple de Jérusalem,
il n'y avait pas de rituel d'offrande plus haut que celui d'un taureau sacrifié.

Aujourd'hui, la corrida est vivement contestée par une poignée d'agitateurs frénétiques,
et largement incomprise, voire désapprouvée, par ceux qui la voient de l'extérieur.
Il ne s'agit plus, comme au XVIe siècle, d'une mise en question au nom du respect de la vie humaine,
mais au nom du respect de l'animal.
Heureuse découverte des antibiotiques ! Heureux progès de la médecine et de la chirurgie !
Heureuse découverte, aussi, que l'Homme fait partie de la nature et qu'il a partie liée avec elle.

Dans ces conditions, la tradition tauromachique est-elle devenue une barbarie archaïque, sadique, scandaleuse ?
Ou a-t-elle encore un sens et une légitimité ?
Les aficionados ne peuvent pas ne pas se poser la question.
Telle est la perspective qui sous-tend cette conférence, demandée par un club taurin.
Celle-ci ne cherche pas à justifier la corrida
mais à en dévoiler l'âme, la signification dans le monde actuel.
Entrer dans ce point de vue éliminera bien des images d'Epinal
mais ne signifiera pas forcément approuver la corrida !
Par contre, mieux en comprendre le fond pourrait contribuer
d'une part à l'ouverture d'un dialogue, actuellement impossible, avec les opposants systématiques,
d'autre part à une maturation de la conscience des aficionados au sujet de leur passion :
l'avenir seul en dira l'aboutissement ...

 

 

Torero


  Que la corrida soit un "sacré combat", personne n'en doutera parmi ceux qui connaissent un peu les toros.
De là à ce qu'elle puisse être un « combat sacré », il y a une certaine distance.
Que pouvons-nous en dire ?

Qu'est-ce que le « sacré »

Le problème est déjà que la définition du sacré est fort délicate.
Quand on dit, dans le langage courant, qu'il ne faut pas toucher à telle ou telle réalité parce qu'elle est « sacrée »,
on voit bien ce que cela veut dire :
c'est une réalité à laquelle je tiens par dessus tout, n'y touchez sous aucun prétexte ou bien il va vous en cuire.
Le caractère « sacré » est donné par notre attachement à cette réalité, personne ou chose, et non par la réalité elle-même.
Par exemple : « Moi, l'apéro, c'est sacré ! »… Un cran au-dessus : « Mes enfants, c'est sacré »… Entre les deux : « Moi, les vacances, c'est sacré ! »…

Mais quand on parle au sens strict du mot, c'est la réalité elle-même qui est qualifiée de « sacrée »,
pas seulement ma relation avec elle.
On parle de musique "sacrée", d'art "sacré", de lieu "sacré".
Dans ce cas, le terme de "sacré" a un rapport au religieux, à une autre dimension de l'existence, à une transcendance, à la divinité…
Est-ce le cas pour la corrida du XXI e siècle ? Pas évident du tout !
Même si notre corrida évoque un peu les sacrifices rituels des anciennes religions du Proche et du Moyen-orient, de la Grèce ou de la Rome antiques.

Par-dessus le marché, en régime évangélique -et c'est de ce point de vue que je vais parler ensuite-,
la seule réalité proprement « sacrée » qui existe, c'est le mystère de l'Homme, du cœur humain, de la communion entre les Hommes.
Je m'explique.
Lorsque l'empereur Constantin a reconnu le christianisme, il a donné aux chrétiens de Rome un lieu pour se réunir :
une « basilique », c'est-à-dire une maison du peuple placée sur le bord du forum,
et qui servait à la fois de lieu de rencontre, de marché et de tribunal.
Un lieu tout à fait profane.
Basilique
Les chrétiens ont adopté ce lieu sans le moindre problème :
pour leur culte, ils n'avaient pas besoin de lieu « sacré » particulier,
distinct des autres et exclusivement réservé au culte, telle notre Maison carrée.
Ils n'avaient pas davantage besoin d'une architecture particulière, telle l'architecture de notre Maison carrée.
Ils n'avaient besoin que d'un lieu de réunion.
Ce qui était « sacré », pour eux, c'était la communauté qui se réunissait là, au nom du Christ.
Cette communauté s'appelait " ecclesia ", c'est-à-dire "assemblée convoquée par Dieu" ; ce mot est devenu en français le mot « église ».
Peu à peu, le lieu, le bâtiment, a fini par prendre lui aussi le nom d'église et par revêtir un certain caractère « sacré ».
Mais c'était comme par dérivation, en tant que symbole du caractère « sacré » de la communauté qui s'y réunissait.
En soi, le lieu « église » n'a rien de particulièrement « sacré » ;
ce qui est « sacré », c'est la communauté qui s'y réunit et qui, par dérivation, confère au lieu une certaine dimension sacrée.

Je concrétise un peu plus la chose.
Lorsque les Indiens d'Amérique latine sont devenus chrétiens –bon gré mal gré, selon les circonstances-
ils n'osaient pas entrer dans une église.
Pour eux, c'était un sanctuaire, un espace « sacré », réservé aux prêtres seuls,
comme le sommet des pyramides aztèques, mayas ou incas.
Pyramide<
La résistance était telle qu'il avait fallu créer à l'extérieur des églises, sur le côté, une petit espace à ciel ouvert :
là seulement, les Aztèques acceptaient de venir à la messe.
Ou encore, les églises catholiques et les temples protestants construits avant 1905 sont tous devenus propriété des pouvoirs publics.
De ce fait, ils sont des lieux publics auxquels, selon la loi,
tout le monde doit pouvoir avoir accès librement, quelle que soit sa foi ou sa non foi,
du moment qu'il ne trouble pas l'ordre public.
Cela ne gêne en rien les chrétiens.
Pour eux, la seule réalité vraiment sacrée, c'est l'Homme et son mystère.

Conséquence.
Malgré ce que l'on entend dire couramment, y compris dans l'Église,
il n'y a pas à proprement parler de musique "sacrée" ni d'art "sacré".
Certes, il peut y avoir des œuvres destinées au culte, à la liturgie ;
mais, dans le fond, elles ne sont ni plus ni moins « sacrées » que n'importe quelle musique ou n'importe quelle œuvre d'art,
à travers lesquelles s'exprime quelque chose du mystère de l'Homme et du cœur humain.
Poussons à la limite.
Il se peut que telle œuvre d'art à fonction liturgique soit nulle, plate, in-signifiante :
en ce sens, elle sera bien moins « sacrée » qu'une authentique œuvre d'art tout à fait « profane »
dans laquelle s'exprimerait vraiment quelque chose du mystère de l'Homme et du cœur humain.

Ce préambule étant posé, ce « sacré combat » qu'est la corrida a-t-il quelque chose d'un « combat sacré » ?
Et si oui, en quel sens ?


Non religieuse, la corrida n'est pas un « combat sacré »

Au sens religieux habituel du mot « sacré », je pense que la corrida n'a rien d'un combat sacré.
Elle est, certes, un rite, très codifié.
Le rite se répète à chaque toro et à chaque course : comme tous les rites religieux.
Elle est, certes, un rite auquel on ne se contente pas d'assister
mais auquel on participe : comme tous les rites religieux.
Elle garde une trace des sacrifices rituels d'animaux en général, et de taureaux en particulier,
dans les religions antiques du bassin méditerranéen :
on met à mort des mâles et non des vaches…
le matador ne brandit pas son épée vers le toro avant l'estocade finale,
comme dans les sacrifices rituels où l'animal ne devait pas voir le couteau avant le moment fatidique…
lorsque le matador lie sa muleta pour l'estocade, il règle la hauteur de la tête du toro, qui semble alors dire « oui »,
consentir à l'estocade, comme autrefois il devait « consentir » à son sacrifice…

Malgré tout, il reste un obstacle majeur : aujourd'hui, la corrida n'est vraiment pas un rite religieux.
Croyants à Dieu, à diable ou à rien du tout, personnes en recherche spirituelle ou carrément indifférentes à cette dimension de la vie,
tous peuvent participer à la corrida au même titre.
corrida
En ce sens, la corrida moderne n'a rien d'un « combat sacré ».
Il n'en va pas tout à fait de même si l'on se place du point de vue du « sacré » chrétien :
le mystère de l'Homme, du cœur humain, de la communion entre les Hommes.


La corrida, « combat sacré » en tant qu'expression du mystère de l'Homme

Voyons ce qui se « joue » dans une corrida ; ce qui se « joue » au sens du théâtre :
ce que l'on re-présente, ce que l'on met en scène, symboliquement.

La mort en face
Au cœur de la corrida, il y a avant tout la mort.
La mort parce que le toro meurt publiquement dans l'arène et que sa mort en est l'acte final ;
quand j'étais jeune, l'expression populaire était davantage celle de « mise à mort » que celle de « corrida ».
La mort aussi parce que le matador est lui-même en danger de mort.
corrida
Orson Welles, qui était ami avec Antonio Ordóñez, lui disait, en substance  :
« Je suis jaloux de toi. Moi, je répète tous les soirs au théâtre, avec une épée de bois : "Je meurs ! Je meurs !"
Toi, chaque fois que tu entres dans une arène, c'est vraiment ta vie que tu mets en jeu. 
»
Dans la corrida, l'Homme affirme la vie en affrontant, en défiant la mort.
La corrida, c'est la rencontre, le croisement, de la vie et de la mort.

Si on réfléchit un peu, on s'aperçoit que mort et vie sont toujours liées ;
on s'aperçoit aussi que pour vivre vraiment en Homme, il faut oser regarder la mort en face.
Nombre de préhistoriens, de psychologues, d'anthropologues, pensent que c'est en raison de sa conscience d'être mortel
que l'Homme s'est posé la question du sens de son existence et qu'il est vraiment devenu Homme :
« Qu'est-ce que je fais là ? Et pourquoi ? »
Le livre qui raconte la vie et la mort de Paquirri est intitulé : Nacido para morir .
Dans son livre sur les cigares, notre Eddie Pons national dessine une boite de cigares
portant, en savoureux pied de nez, l'étiquette « Vivre tue ».
Eddie Pons
En 500 av. JC, Héraclite disait cet aphorisme lapidaire : «  Vivre de mort et mourir de vie  ».

La corrida est toute entière contenue et dans l'acte final de tuer et dans le « mourir »,
comme risque qui donnera à la vie toute sa valeur et sa réalité.
corrida

En fait, la vie est toujours liée au risque de la perdre ;
et cette perte-là, assurément la plus angoissante de toutes,
est la métaphore, la figure, de toutes les autres pertes de l'existence….
Là, il s'agit du mystère même de l'Homme et du cœur humain,
qui reçoit la mort en recevant la vie et qui en a conscience.
D'où son interrogation : « Qu'est-ce que je fais là ? Et pourquoi ?... »
Montaigne le disait déjà : « Philosopher, c'est apprendre à mourir ».

Nous touchons là au « sacré » chrétien.
En ce sens, ce « sacré combat » qu'est la corrida est bien un « combat sacré ».
J'ajouterai que ce « combat sacré » me semble d'une singulière actualité.
Notre monde contemporain se cache la mort, du moins quand il ne la donne pas en spectacle par l'image !
On meurt à l'hôpital et souvent tout seul ; on maquille les morts pour qu'ils semblent endormis plutôt que morts ;
quand on se sent devenu impuissant à empêcher la mort,
on préfère parfois affirmer une dernière fois son pouvoir et (se) la donner plutôt que de la recevoir.
Or voici que la corrida donne la mort en spectacle !...
corrida
La corrida est effraction, dit Simon Casas.
J'ajouterais qu'elle me semble, de nos jours, une effraction particulièrement salutaire.

De même, notre monde contemporain fait des efforts permanents pour éviter la perte.
Ah ! Ce satané principe de précaution, qui tendrait à nous faire croire
qu'il est possible de vivre, d'être des vivants, sans prendre de risque, sans perdre quoi que ce soit…
Mais vivre, c'est avoir assez de confiance pour oser se risquer, sans avoir toute la maîtrise de l'aboutissement ;
et par là, c'est éprouver que nous ne sommes pas tout-puissants.
Mourir ou perdre, c'est toujours éprouver que nous ne sommes pas tout-puissants.
On ne gagne jamais que ce que l'on perdra un jour.
En affrontant un toro au risque d'y perdre la vie, et sans savoir s'il va triompher ou prendre une bronca,
le matador nous donne une belle leçon d'humanité.
En ce sens, son combat est bien « sacré ».
Il me semble constituer, par là aussi, une effraction particulièrement salutaire en notre temps.

Ainsi, sous son archaïsme apparent, la corrida pourrait-elle cacher un message des plus actuels,
assez vital pour valoir de risquer sa vie.
Étant entendu que les progrès de la médecine ne rendent quand même pas la mort de l'homme trop quotidienne…
La corrida est une culture ancestrale à laquelle nous restons attachés ; mais elle est bien plus qu'une culture ancestrale.
Il y a du plaisir à la corrida, pour le spectateur comme pour le torero ; mais la corrida n'est pas pour le plaisir ;
si le plaisir est l'une des composantes du drame, il n'en est pas le but.
La corrida re-présente, « joue », en réel, le mystère et le drame de la vie humaine,
marquée par la violence, par la mort, et pourtant toujours animée de la soif de vivre.

D'autre part, la corrida me semble déplacer la question de la mort aujourd'hui.
Je me souviens de la sortie du film Mad Max.
corrida
Un père y avait amené son jeune fils, puis il s'était rendu chez la mère du petit qui s'était séparée de lui ;
ne supportant pas cette séparation, il avait massacré son « ex » à la kalachnikov sous les yeux de son fils.
Quand la police est arrivée, le gosse, qui ne pouvait pas prendre acte de cette réalité écrasante,
s'était réfugié dans le virtuel : il jouait à Mad Max en faisant « Pan ! Pan ! Pan ! »
La mort réelle de sa mère était devenue pour lui la reproduction de la fiction virtuelle de Mad Max
Quant à son père, ce n'est peut-être pas tout à fait par hasard qu'il était passé à l'acte après avoir vu Mad Max.

Les guerres, la maladie tuent réellement des hommes, la famille tue réellement des êtres humains.
Mais sur Internet, les enfants jouent virtuellement à se tuer,
tandis qu'à la TV ils voient virtuellement des humains réellement morts…
Où cela risque-t-il de les conduire ?
Peut-être vaut-il mieux comprendre la mort à travers l'angoisse réelle d'une bête offerte à la mort
ou d'un homme en danger de mort,
corrida
plutôt que de finir par la pratiquer dans le réel
parce que l'acte réel ne serait plus que le double, l'image, la reproduction de la fiction virtuelle.
En enlevant la vue concrète de l'horreur, on risque d'en venir à banaliser l'acte de tuer et à le déculpabiliser.
Ainsi n'est-il pas sans importance, aujourd'hui, que la tauromachie ne soit pas une fiction virtuelle
mais la possibilité de se confronter réellement à sa condition de mortel.

Pour ma part, je trouverais assez plaisant que, par un de ces retournements de situation dont l'histoire est friande,
ceux qui sont aujourd'hui accusés de barbarie en raison de leurs corridas
soient en réalité d'authentiques défenseurs de l'homme et de l'humain, "à travers" leur prétendue barbarie elle-même…

Je voudrais maintenant donner un aperçu sur deux aspects moins centraux de la corrida
qui ne me semblent pas étrangers à un certain caractère de « combat sacré ».
Il s'agit du miedo , la peur, l'angoisse : j'en parlerai de façon plus concrète ;
et du duende , l'inspiration : j'en parlerai plus rapidement.


Le miedo (la peur, l'angoisse) et la "foi"
Je suis aumônier d'arènes.
N'imaginez pas que la demi-heure précédant la corrida soit un moment de confidences.
Le stress est bien trop fort et la solitude trop intense.
Il y a des matadors qui vomissent avant de sortir de leur hôtel, d'autres qui n'arrêtent pas de pisser,
d'autres qui attrapent, comme par hasard, une angine carabinée deux jours avant le grand rendez-vous…
C'est ce stress, cette peur viscérale, cette angoisse sourde, que gère le matador
à travers le rituel immuable et méticuleux de l'habillage, dans sa chambre d'hôtel ;
et aussi, je le pense, dans le rite du passage à la capilla. (chapelle).
corrida

Mais ne nous y trompons pas.
Ce qui est au premier plan n'est ni la peur de la blessure ni la peur de la mort.
Tout le monde sait que cela peut arriver.
C'est là, et on fait avec sa peur. Mais on ne se focalise pas dessus.
Celui qui arriverait en ne pensant qu'à ça, sa carrière est finie.
Il vaudrait mieux qu'il reste à la maison. Il ne "pourrait" pas.
Sur fond de blessure et de mort possibles, bien sûr, le stress immédiat est plutôt :
"Est-ce que je vais toucher un bon toro ?… Est-ce que je vais le comprendre ?…
Est-ce que le public sera avec moi ?… Va-t-il me comprendre ?… Est-ce que je vais triompher ?…"

C'est peut-être la nuit, dans les rêves, que ces choses reviennent et se mêlent, par le subconscient.
Pour l'un, c'est le rêve de sortir en triomphe des arènes de Nîmes, de Séville ou de Madrid.
Pour l'autre, c'est le cauchemar d'être poursuivi par un toro qui resurgit sans cesse (Paquirri, tué par un toro en 1984),
ou celui d'être « cueilli » par un grand toro gris aux longues cornes, d'être jeté au sol et de recevoir un coup de corne dans le visage
(Manuel Granero, tué exactement en ces circonstances en 1922).
corrida
Pour tous, c'est tantôt l'un tantôt l'autre, sans doute…

Dans le vestibule de la chapelle, l'ambiance peut être à couper au couteau,
comme avant une corrida de Miura ou avant un défi particulièrement redouté…
Je me souviens d'avoir vu Nimeño , le grand torero Nîmois, stressé comme jamais… avant un festival !
C'était le festival en mano a mano avec Paco Ojeda au profit des victimes des inondations de 1988 :
il avait peur de passer inaperçu en raison de l'aura de Paco Ojeda.
Il lui était moins difficile d'affronter les célèbres et redoutables toros de Miura que le regard des hommes…
À l'inverse, l'ambiance peut être à la grosse rigolade, trop grosse pour être tout à fait naturelle,
comme lorsque Pepe Limeño lance une blague bien épaisse pour détendre l'atmosphère et que tout le monde surenchérit bruyamment…
Elle peut encore être à l'humour,
comme lorsque Curro Romero dépose soigneusement sa cape de paseillo et sa montera (sa coiffe) sur le coin de la table,
s'assoit ostensiblement dans le fauteuil [des gestes qu'ils ne font jamais !],
étend tranquillement ses jambes puis lance à la cantonade :
"Ah ! Voilà !… Là je suis bien ! Vous ne pouvez pas savoir comme c'est dur de se lever de bonne heure ! "
Il est 10h 45 du matin, il a 64 ans, et dans un quart d'heure il va affronter deux toros de 500 kg…
L'ambiance peut aussi être narquoise, comme lorsque Victor Mendes arrive les traits tirés par une lourde saison et que je lui demande :
_ " Alors, Víctor, en forme ? "
Un sourire en coin, il me rétorque en roulant les 'r' :
_ " Eh ! Les toros, eux, ils sont toujours en forme ! "
Ou encore. Le très jeune prodige Juli avait déjà triomphé 2 fois à Nîmes comme matador d'alternative.
La 3e fois, au moment où il se prépare à sortir du vestibule, je lui dis :
" A triunfar otra vez, Julián ? ", tu vas encore triompher ?
Avec une humilité et une simplicité qui m'ont stupéfait, le jeune prodige m'a répondu avec un sourire timide :
" Si Dios quiere …", si Dieu veut.
Quelle leçon !…

Quel qu'en soit le visage, c'est toujours le même énorme stress, la même peur viscérale, la même angoisse sourde…
Le miedo , quoi !

En pareil contexte, il me semble que notre présence d'aumôniers signifie :
« Je ne suis pas tout seul avec mon angoisse…
Il y a au moins Q/quelqu'un à me comprendre, devant qui je peux exister comme être humain et non comme personnage… »
Dans le "petit monde" souvent impitoyable de la tauromachie, nous sommes une présence dont il n'y a pas à se méfier.
Notre "compère" de Bayonne, demandait un jour à José Ortega Cano :
*_ "Qu'attendez-vous de nous ?"
_ "Que vous soyez là. Venez nous saluer."
Je voudrais dire combien nous sommes impressionnés par l'attitude des toreros.
Dans l'état de stress où ils se trouvent, ils ne peuvent pas faire les fanfarons devant eux-mêmes :
ils se sentent tout petits, ils ne maîtrisent pas tout, ils ont besoin.
A mes yeux, il se vit là une authentique expérience spirituelle, quel que soit le nom dont on la nomme ou pas :
par l'expérience d'un dénuement radical de l'être…
d'un dénuement radical intimement lié à l'expérience d'une confiance,
d'une "foi", assez extraordinaire, qui fait vivre, envers et contre tout,
qui permet d'oser affronter ce dénuement radical et de faire face, à travers même ce fameux miedo .
N'est-ce pas, justement, la réalité de notre condition humaine ?
Une réalité que nous nous cachons si souvent...
La corrida, effraction salutaire.

Pour moi, dans la lignée spirituelle d'Abraham,
la foi que Dieu attend de l'homme, c'est d'abord l'audace d'oser se lancer et de vivre en homme,
en homme debout, dans un monde difficile, souvent impitoyable.
corrida
N'est-il pas vrai que, pour accepter de "se mettre devant", il faut être habité - en plus d'une technique des plus subtiles -
d'une confiance, d'une "foi", d'une audace de vivre assez extraordinaires ?…
Et voici que c'est justement ce que Dieu aime d'abord en l'homme.

Le spirituel n'est pas d'abord dans le religieux « sacré », ni même d'abord dans le fait de croire en Dieu ou de ne pas y croire.
A mes yeux, il est d'abord dans cette invraisemblable audace de vivre,
une audace qui traverse notre profond dénuement sans pour autant le supprimer.
Le spirituel, c'est ce qui nous fait le plus profondément humains,
c'est la vie humaine vécue "de l'intérieur", en profondeur, c'est ce qui donne de la densité à la vie.

Ainsi, le geste de toréer, d'oser affronter un toro et un public en vérité,
me semble-t-il une expression symbolique très belle et très forte de cette « foi » dangereuse qu'il faut pour oser vivre en homme.
Ce n'est pas d'abord une foi religieuse même si elle peut l'être aussi.
Pour parler de la passion des toros, les Provençaux disent la fé di bioú (la foi des toros) :
il arrive que le langage dise plus que n'en a clairement conscience celui qui parle…
Le matador poète Luis Francisco Esplá exprime tout cela d'une manière que je trouve assez merveilleuse
dans la dédicace qu'il a écrite à Nîmes sur notre livre d'or :
" Aquí se esparcen los miedos
y vozamos la soledad
como náufragos del terror.
Y sólo nosotros, cada uno de nosotros
somos nuestro único consuelo.
Gracias a Dios, él nos vigila.

corrida
"Ici se dispersent les peurs
et nous crions la solitude
comme des naufragés de la terreur.
Nous seuls sommes chacun notre unique consolation.
Merci à Dieu ; Lui, il veille sur nous. "

Pour signifier cette dimension de la corrida vécue par ses acteurs en piste,
je parlerais volontiers de « combat spirituel » et, si l'on veut, en ce sens-là, de « combat sacré ».
Et j'étendrais volontiers cette dimension spirituelle au public :
si nous avions la technique et surtout le courage, nécessaires pour nous mettre à la portée des cornes mortelles du toro,
nous serions tous en piste !
C'est évidemment moins fort pour nous que pour les toreros.
Mais, si nous voulons bien voir les choses honnêtement,
il me semble que nous ne sommes pas si extérieurs à ce « combat spirituel » des toreros,
bien que nous le vivions en quelque sorte par procuration.
Je me demande si, en nous faisant beaucoup parler d'elle, la corrida ne nous masque pas ce genre de choses essentielles…


Le duende (l'inspiration) immaîtrisable

Je voudrais encore évoquer le mystère du duende (littéralement : le lutin ; au sens figuré, le charme),
de « l'ange » qui descend, de l'inspiration :
ce "quelque chose" qui fait l'accord, le temple
[tout cela pris au sens le plus large, y compris dans la facette torista de la tauromachie : quand l'accord se fait entre le toro et le torero].

On peut se préparer à recevoir la visite de « l'ange » ;
mais on ne peut pas la commander, elle vient d'ailleurs.
Cette « visite » engendre de la beauté ;
mais une beauté éphémère, une beauté que l'on ne peut emprisonner.
Le duende est un instant de grâce qui fait irruption,
corrida
mais il ne fait que… passer (comme passe une suerte  : une passe) !
Souvenez-vous du grand Antonio Ordóñez toujours déçu par le film de ses plus grandes faenas :
" Il manque l'émotion ", disait-il…
Le duende , c'est tout le contraire de la production industrielle, du standardisé, de l'indéfiniment reproductible
-qui a tendance à devenir un modèle social… et même un modèle taurin, hélas !-.
C'est un " coup d'aile de la Divinité ",
selon la belle expression de Juan Belmonte, qui ne passe pourtant pas pour un pilier d'église…

Quant à moi, je trouve que ces instants de grâce sont une magnifique parabole du spirituel :
ce souffle venant d'ailleurs que de nous-mêmes,
cette "révélation", cette "irruption" de l'infini dans le quotidien.
Vous connaissez l'image de Jésus dans l'évangile selon saint Jean :
" Le vent souffle où il veut, dit-il
tu entends sa voix
mais tu
ne sais ni d'où il vient ni où il va.
Ainsi en est-il de quiconque est né de l'Esprit (du Souffle). " (Jean 3,8)

Ce qui est spirituel ressemble au vent : ressemble au duende
Salutaire effraction dans un monde standardisé et mercantile,
du moins tant que le toro gardera son authenticité de combattant. Ojalá !…

Ainsi par ses moments de duende imprévisible, la corrida a-t-elle,
pour les toreros comme pour les spectateurs qui la vivent,
une dimension qui en fait un « combat spirituel » et, en ce sens, un « combat sacré ».

*
* *

Comme toute culture digne de ce nom,
la culture tauromachique exprime, à sa manière, une facette universelle de l'Homme.
Qui plus est, sous son archaïsme apparent, elle cache un message fort
car elle fait vivre une expérience des plus actuelles
en scénarisant la vie affrontée à la violence et la mort , la peur et l'audace de vivre, l'inspiration sublime et immaîtrisable.

Je terminerai en rendant hommage à José Bergamín
celui qui a peut-être les paroles les plus profondes et les plus justes
sur l'âme de la corrida et sur sa mystique.
Pour lui, la corrida est la course de notre vie, et la lidia (l'art de mener le combat avec le toro) notre combat avec le monde.
" L'art magique et prodigieux de toréer, écrit-il , a sa musique propre, et c'est ce qu'il a de mieux.
Musique pour les yeux de l'âme et pour l'oreille du cœur.
" (La solitude sonore du toreo, p. 15)…
[Les très grands toreros] " nous parlèrent de ce ‘sentiment du toreo', douloureux et joyeux à la fois. " (ibidem p.17).
"Música callada" y "soledad sonora" , musique silencieuse et solitude sonore (images tirées de poèmes mystiques de St. Jean de la Croix ),
puisse la corrida garder longtemps encore son pouvoir d'effraction salutaire…
et rester, en un sens, un « combat sacré ».

Jacques Teissier

 

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