ESSAI

 

L’équipe Arts-Cultures-Foi de Nîmes


s’interroge sur notre vision des barbaries du djihad

Nimes, mai 2015

 

Au fil des événements, proches et lointains,
nous réalisons que les drames qui secouent le monde arabo-musulman
sont en train de s'inviter aussi chez nous.
Des sentiments contradictoires traversent la société française.
Quoi qu'ilen soit, une question demeure :
comment se fait-il que notre vieille culture humaniste ne puisse pas toujours faire barrage à la barbarie ?...

 

 

image Les échos
Image Les échos


  Les horreurs commises par les djihadistes dévoilent les horreurs que peut produire le mal.
Elles inquiètent.
Dans les conversations comme dans les medias, il n'est pas de mots assez durs pour qualifier ces actes de barbarie.
Pourtant, à de rares exceptions près, on se contente de porter des jugements sur toutes ces exactions :
comme si elles nous étaient totalement extérieures, comme si, par un biais ou par un autre, elles ne nous concernaient en rien.
La sagesse humaine, qui se défie de toute suffisance, nous a mis la puce à l'oreille.

Certes, l'histoire des Hommes est parcourue de violences abominables, nous ne le savons que trop.
Tout près de nous, il suffit d'évoquer des noms tels que Vietnam, Cambodge, Algérie, Irak,
dictatures de tout poil où les droits de l'homme et la liberté d'expression sont bafoués (Chine, Corée du Nord, Érythrée, Argentine, Chili…).
Mais qu'est-ce qui rend possible aujourd'hui des barbaries que l'on croyait d'un autre âge,
dans la mesure où – à tort ou à raison -elles s'autojustifient au nom de Dieu et de la religion ?
L'état actuel de notre monde, la vie que nous menons, n'y seraient-ils pas pour quelque chose ?

Les évangiles viennent renforcer l'interrogation.
Les relations de Jésus avec les pharisiens nous font voir que nous ne sommes jamais totalement extérieurs au mal que nous combattons.
Il les traite d'esprits faux (tel est le sens de son "hypocrites") parce qu'ils se croient au-dessus des « autres », mieux qu'eux.

Nous n'avons pas ici de compétence particulière.
Nous nous interrogeons et nous cherchons, en simples êtres humains provoqués à réfléchir par ceux et celles qui se battent pour leur liberté
– pensons à la lutte de cette jeune pakistanaise pour que les filles aient droit à l'école, récompensée par le prix Nobel -,
et attachés à l'Évangile, à la personne du Christ Jésus.

Nous sommes sensibles à quelques constats.
Chez nous, la radicalisation est née essentiellement chez des jeunes de banlieue d'origine musulmane,
marqués par un sentiment d'exclusion et d'humiliation qui se traduit souvent par de la violence.
L'islam extrémiste est venu nourrir leur haine de la société… notre société.
Aujourd'hui, ils sont rejoints par des jeunes issus des classes moyennes qui ne partagent pas forcément cette haine de la société.
Parmi eux, pas mal de convertis, pas mal d'adolescentes ou de post-adolescentes.
Devant quel malaise, quel vide existentiel se trouvent-ils
pour se lancer à corps perdu dans la guerre, la barbarie, voire le martyre, au nom de la religion ?
Des carences, des distorsions, des maladies de notre société feraient-elles le terreau d'un tel engagement ?

« Les gens ont besoin de "dogmes", en ce moment, observait récemment un jeune médecin
confronté à une violence latente dans un établissement hospitalier de France,
et parti plusieurs fois en mission médicale dans des zones musulmanes radicalisées.
On les a lâchés. Ils n'ont plus d'espoir, plus d'ouverture vers l'avenir, plus de code de vie ni de respect de l'autre.
Alors ils vont chercher Daesh etc. Des trucs très rigides. On te promet beaucoup, et ils y croient facilement. »
Il est assez remarquable que ce type de phénomène ait déjà été perceptible au milieu des années 80
dans la communauté portugaise de Champigny-sur-Marne.
Certains jeunes, perdus entre leur vie de banlieue et les références rurales traditionnelles de leurs parents,
se convertissaient à l'islam qui leur donnait un cadre simple et clair…

C'est « une forme de révolte brute et sauvage, certes excessive et pathologique,
mais qui permet de s'affirmer, de ne pas se soumettre :
"Je décide de ma vie et de ma mort, voire de la tienne",
explique le franco-iranien Farhad Khosrokhavar(1), chercheur sociologue.
Par ailleurs, alors que toute la vie occidentale est focalisée sur les plaisirs de la vie,
(…) le djihadisme séduit par sa focalisation sur la mort.
(…) Se confronter à la mort est une sorte de rite de passage, une légitimation, une manière d'entrer dans la "vraie vie". »
Il va jusqu'à parler de "religiosité mortifère".

À propos des filles, le même auteur souligne :
«  Je crois que dans nos sociétés occidentales, beaucoup de jeunes filles vivent un certain désenchantement face au féminisme.
Elles (…) ressentent avec malaise le poids de la vie, la nécessité de devoir s'assumer financièrement tout en ayant des enfants.
(…) À leurs yeux, la famille patriarcale classique donne un sentiment de sécurité et d'appartenance.
(…) Par exemple, (elles) pensent que les combattants sont des garçons sérieux, quand ceux de France leur apparaissent volages et immatures. »

Et de conclure : « Je constate que c'est sur ces malaises que le djihad recrute. »

Quant aux familles dépassées, qui ne comprennent pas le départ de leurs enfants et disent "On n'a rien vu venir",
ce chercheur remarque encore :
« Chacun vit dans son monde.
Celui des jeunes, leur vie sur Internet, leurs relations, échappent totalement aux parents.
Quant aux jeunes, ils prennent des billets pour le djihad sans avoir le sentiment de manquer d'égard ou de blesser leurs parents.
Comme si dans les familles modernes ou recomposées, la dilution de l'autorité allait de pair avec une dilution de l'affect.
Il n'y a plus d'empathie. »

Voilà de quoi nous interroger, à l'heure où bien peu de choses contribuent à donner du sens à l'existence.
Notre société est individualiste et agressive.
Elle vit sur l'image plus que sur la réalité.
L'argent y gouverne l'Homme, avec son cortège d'injustices, plus qu'il ne le sert…
Un tel vide de sens n'est-il pas mortifère ?
« Les jeunes djihadistes révèlent les malaises de notre société », dit Farhad Khosrokhavar.

Condamner les exactions djihadistes sans nous laisser interroger sur la vie que nous menons, chacun et chacune à notre échelle,
sans revoir nos propres choix sociaux, politiques, économiques,
ne nous ferait-il pas tomber sous le coup de cette « hypocrisie », de cette suffisance, que Jésus dénonçait chez certains pharisiens ?

Si dérangeante que puisse être une telle interrogation, elle ne nous fait pas vraiment peur.
Depuis l'affaire de Noé et du déluge, nous savons que les racines du mal s'insinuent jusque dans le cœur de l'Homme,
même le plus juste, le plus humain :
nous croire extérieurs au mal que nous voulons combattre, nous réfugier avec Noé dans notre « arche », ne résoudrait rien.
Et si le christianisme n'éclaire pas plus le mystère du mal que l'islam, il ouvre une espérance inouïe :
Jésus en croix a manifesté l'Amour de Dieu pour tous les hommes, sans aucune exception, en allant jusqu'au pardon.
Il montrait ainsi que ni le mal ni la mort n'auront le dernier mot.
Ce n'est pas simplement par un changement de société que le mal sera vaincu par les Hommes :
la lutte contre le mal passe par le cœur de chacun, par une conversion intérieure qui se traduise en actes.

Qui sait ?... Peut-être une telle attitude ouvre-t-elle à des perspectives nouvelles.

Jacques Teissier et l'équipe ACF-Nîmes

(1) Voir Farhad Khosrokhavar Radicalisation , Éd. Maison des Sciences de l'Homme, décembre 2014.