Comment comprendre le miracle aujourd'hui ?

 

Intervention auprès de Terminales et de Prépas, le 19 mars 2011

 

 





Dans une société imprégnée de mentalité religieuse,
selon laquelle tous les phénomènes de la nature sont immédiatement reliés à l'action de Dieu,
il n'y a pas de difficulté à parler de miracle. Dans la Bible , l'action de Dieu est constante.

Avec l'émergence de la culture occidentale, marquée par la méthode et l'esprit scientifiques,
cette vision des choses semble naïve.
Déjà, au temps des Grecs, la science moderne était née
d'un refus de comprendre le monde à partir de la mythologie, du sacré.
Au XVIIe siècle, ce processus s'est radicalisé
avec la naissance de la science classique en Europe.
En 1930, le théologien luthérien Rudolf Bultmann
témoigne de la difficulté rencontrée à la lecture des textes du Nouveau Testament, lorsqu'il écrit :
«  On ne peut utiliser la lumière électrique et les appareils de radio,
réclamer en cas de maladie des moyens médicaux et cliniques modernes,
et en même temps, croire au monde des esprits et des miracles du Nouveau Testament.
Qui pense pouvoir le faire pour son compte
doit voir clairement qu'en donnant cela pour une attitude de foi chrétienne,
il rend le message chrétien incompréhensible et impossible pour notre temps. 
»
(L'Interprétation du Nouveau Testament,
trad. fr., Paris, Aubier-Montaigne, 1955, p. 143)

Cette citation montre bien que, selon notre mentalité scientifique,
croire au miracle relève d'un stade archaïque ou enfantin du savoir.
Tel est le défi posé par la science à la foi.
Pour le prendre en compte, tout en évitant les malentendus,
il faut préciser le sens du mot miracle en s'inscrivant dans l'histoire de notre culture.

 

I. Les diverses conceptions du miracle


On ne peut étudier la notion de miracle sans tenir compte de la culture dans laquelle un acte est qualifié de "miracle".

1. Le miracle dans la tradition chrétienne

Un simple regard sur la notion de miracle à travers les âges montre des variations,
significatives de changements culturels touchant à Dieu, à l'homme et au monde.

A. Saint Augustin (4e -5e siècle)
Le premier auteur qui a marqué durablement la tradition chrétienne par sa réflexion sur le miracle est saint Augustin.
Dans son traité sur L'Utilité de croire, il définit le miracle comme
" ce qui retient l'attention par son aspect merveilleux " :
«  J'appelle miracle tout ce qui, étant difficile et inaccoutumé,
dépasse l'attente et le pouvoir du spectateur qui s'étonne.
 » ( De utilitate credendi , XVI, 34)

Or l'étonnement provoqué est relatif à l'état des connaissances de celui qui observe.
Imaginons un instant la stupéfaction qui serait celle d'Augustin devant
l'électricité, la TV , l'ordinateur Wifi, l'avion ou les photos de saturne  !...
D'autre part, pour connaître, il ne suffit pas de percevoir ;
il faut être attentif, interroger, être intérieurement disponible pour accueillir.
En relevant l'importance de ces qualités intérieures,
saint Augustin tend à diminuer la distance entre les « merveilles de la nature » et les « miracles ».
Pour lui, la nature est pleine de véritables merveilles dont l'homme ne prend guère conscience.
Il le souligne dans ses Homélies sur l'évangile de Jean  :
«  Un mort ressuscite, les hommes s'étonnent ;
chaque jour un grand nombre d'hommes naissent, et personne ne s'en étonne.
Et cependant si nous considérons les choses plus sagement,
nous reconnaîtrons que le début d'une vie auparavant inexistante,
est un plus grand miracle que la résurrection d'une vie qui existait déjà.
 » ( In Johannem, VIII,1)

Cette conception du miracle s'inscrit dans le mouvement de la pensée augustinienne
pour laquelle tout l'univers est parlant.
Tout y est symbole parce que tout ce qui est témoigne du créateur :
tout est signe de sa puissance et de sa bonté.

B. Saint Thomas d'Aquin (13e siècle)
Une nouvelle conception du miracle est liée à la redécouvert des textes d'Aristote en Occident,
principalement par la voie des Arabes.
En science comme en philosophie, Aristote privilégie la notion de causalité.
Rompant avec la tradition platonicienne, le théologien Thomas d'Aquin adopte la pensée d'Aristote.

Il distingue entre « cause première » et « causes secondes ».
Il ne suffit pas de dire que Dieu est la cause de tout.
S'il est dit « cause première », c'est qu'il est la "cause des causes" :
il agit par les causes qu'il a disposées -les « causes secondes »-,
lesquelles opèrent selon leur nature et définissent un « ordre naturel »,
dans lequel la cause est proportionnée à son effet.
Il y a miracle quand cette proportion n'est pas respectée.
La disproportion indique une action propre à Dieu.

La théologie donne alors une nouvelle définition du miracle.
Elle est caractérisé par le dépassement de l'ordre des causes secondes,
signe que Dieu agit de manière particulière, comme le dit Thomas d'Aquin :
«  Un fait est miraculeux, quand il dépasse l'ordre de toute la nature créée.
Seul Dieu peut agir ainsi.
 » ( Somme de théologie , Ia, q.110, a.4)
«  Les miracles ne peuvent être produits que par la seule puissance de Dieu,
car seul Dieu peut changer l'ordre de la nature,
ce qui appartient à la nature du miracle.
 » ( ibid , III q.43, a.2)

La nouveauté de cette définition consiste dans l'importance accordée à la notion d'ordre naturel,
comprise grâce à l'usage de la notion de cause.
Le miracle est défini comme ce qui dépasse les forces de la nature .
L'aspect psychologique, la signification passent au second plan.
Toutefois, Thomas note, avec sagesse, que les miracles respectent toujours la nature propre des êtres (cf. III q.77, a.1) ;:
ils restaurent l'homme abîmé, malade, mais jamais ils ne lui donnent, par exemple... 3 jambes !

C. L'apologétique
Mais par la suite, l'insistance sur la toute-puissance et la souveraine liberté de Dieu,
par souci apologétique,
a amené la pensée théologique à dire que
le miracle était plus qu'une exception aux lois ordinaires de la nature,
mais bien ce qui allait à l'encontre de ces lois
,
ce qui leur était contraire.
Cette définition radicalise l'opposition entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel.
C'est ce qui a conduit au conflit entre le christianisme et la culture scientifique
-un conflit qui demeure encore aujourd'hui- :
la communauté scientifique et la culture commune rejettent la notion même de miracle.

 

 




2. Le miracle contesté

La critique de la notion de miracle,
comprise comme action de Dieu non seulement hors des lois de la nature mais contre elles,
est venue à la fois des sciences de la nature et des sciences humaines.

A. Les sciences de la nature
Une première remise en cause est venue dans l'appréciation de ce qu'on appelait les « signes du ciel ».
Sa première expression est liée à la comète de Halley, aperçue en 1680 dans le ciel européen.
Les comètes étaient jusqu'alors exclusivement interprétées comme des présages.
Désormais, pour les gens cultivés, le passage d'une comète n'est qu'un phénomène astronomique, objet de science.
C'est l'apparition d'un nouveau regard sur la nature.
Le philosophe Pierre Bayle témoigne de ce bouleversement culturel dans l'ouvrage écrit à cette occasion.
La révolution scientifique, qui décrit les phénomènes de la nature dans un langage mathématique,
fait apparaître les croyances traditionnelles comme de la superstition :

«  Si les comètes étaient un signe de quelques malheurs, différant des signes naturels (…),
il faudrait que Dieu leur imprimât certains caractères tout particuliers qui les rendissent significatifs (…),
qui justifiassent le jugement de ceux qui soutiennent que ce sont de mauvais présages,
et qui rendissent inexcusables ceux qui n'en croient rien.
Or c'est ce que Dieu n'a pas fait.
Au contraire, il les a tellement dépouillées des véritables marques d'un prodige significatif
qu'il semble qu'il ait voulu prévenir notre crédulité naturelle.
Il les a soumises à la juridiction du Soleil
qui dispose de la situation de leur queue comme il fait du moindre nuage.
»
( Pierre BAYLE, Pensées diverses écrites à un Docteur de Sorbonne à l'occasion de la Comète de 1680, 1683  ; conclusion)

Le créateur agit normalement dans le monde par les lois de la nature.
Le miracle n'est qu'une apparence de prodige, aux yeux de ceux qui ne connaissent pas bien ces lois.
Il relève de la crédulité et de l'ignorance.
L'adhésion au miracle est le fait des illettrés et des peuples primitifs ;
elle disparaît avec les progrès de la civilisation, de la science et de la médecine.

«  Un miracle est la violation des lois mathématiques, divines, immuables, éternelles. [...]
Il est absurde de croire des miracles, c'est déshonorer en quelque sorte la Divinité .  »

(Voltaire, Dictionnaire philosophique , article « miracle » )
«  Je crois trop en Dieu, pour croire en tant de miracles si peu dignes de lui.  »
(Jean-Jacques Rousseau, L'Émile , dans Œuvres complètes , t. IV, édit. la Pléiade , Paris, Gallimard, p. 613 )

B. Les sciences humaines : l'histoire des religions
Une autre source de la contestation du miracle est venue, au 19e siècle,
de la découverte de l'importance des religions non-bibliques, antiques, africaines ou asiatiques,
et de leur comparaison avec la tradition chrétienne.
Elles montrent, par exemple, une abondance de miracles dans les textes religieux de l'Antiquité
-en particulier dans les sanctuaires des dieux guérisseurs-.
Dans toutes les religions du monde, les héros et les pères fondateurs font des prodiges.

Si le Dieu des chrétiens n'a pas le monopole des miracles,
l'argument classique (cf. Blaise Pascal) qui justifiait la supériorité du christianisme sur les autres religions par le miracle
tombe…

C. Les sciences humaines : la psychologie et la psychiatrie
Une troisième remise en question est venue de la psychologie.
Au cours du dix-neuvième siècle, la méthode scientifique s'est mise à expliquer scientifiquement
le fonctionnement, non seulement du corps de l'homme,
mais aussi de son psychisme.
Le projet de S. Freud est clair.

Les études ont montré que des phénomènes somatiques,
considérés habituellement comme extraordinaires,
ont des causes psychiques :
cette progression des connaissances médicales vient réduire la part du sacré.
Ce qui semblait extraordinaire est compris comme une manifestation normale
due à l'interaction du somatique et du psychique.
C'est ainsi qu'il existe des paralysies voire des cécités d'origine hystérique,
des plaies au creux des mains d'origine hormonale.
Ce qui était interprété comme une intervention de Dieu peut s'expliquer par un phénomène psychique.
De même, ce qui relève des visions ou des manifestations extraordinaires
peut entrer dans le cadre de phénomènes psychiques sans signification religieuse particulière.

=> Les sciences de la nature, l'histoire des religions et la psychologie
critiquent le discours classique sur le miracle.
A tel point que, dans notre culture scientifique, le miracle devient un obstacle à la foi.
Selon l'expression célèbre dans les milieux scientifiques croyants :
«  Je ne crois pas à cause des miracles, mais malgré les miracles !  »
(cf. Théodore Monod, Révérence à la vie , Paris 1999, Grasset) 
Comment sortir de cette opposition frontale entre science et foi ?
Cela commence à devenir possible parce que la science elle-même a éévolué
et que de nouvelles portes se sont ouvertent .

 

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