Comment comprendre le miracle aujourd'hui ?

 

Intervention auprès de Terminales et de Prépas, le 19 mars 2011

 

 




 

II. L'action de Dieu dans la création



1. D'une conception déterministe de la causalité…

La naissance de la science classique a donné une importance majeure
à la représentation mathématique des phénomènes physiques.
Il en est résulté une interprétation du monde dominée par le déterminisme :
les lois de la nature sont écrites en langage mathématique, celui de la déduction rigoureuse.
L'enchaînement des faits est soumis à la nécessité.
Le monde est régi par des lois invariantes, inflexibles, dont Dieu est l'auteur.
On a pour ambition d'expliquer tout rationnellement.
Cette conception sous-tend ce texte célèbre de Laplace :

«  Nous devons envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur,
et comme la cause de celui qui va les suivre.
Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée
et la situation respective des êtres qui la composent,
si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre toutes ces données à l'analyse,
embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers
et ceux du plus léger atome :
rien ne serait incertain pour elle,
et l'avenir comme le passé serait présent à ses yeux . »

( Pierre-Simon LAPLACE, Essai philosophique sur les probabilités , 1825, Paris, Gauthiers- Villars, 1921 )

La courbe décrite par une simple molécule d'air ou de vapeur
est réglée d'une manière aussi certaine que les orbites planétaires.
Leur différence à nos yeux ne vient que de notre ignorance.
Dans cette perspective déterministe,
connaître c'est comprendre, comprendre c'est expliquer, et expliquer c'est prévoir.

Dans ce contexte, l'intervention de Dieu est comprise comme une rupture des lois de la nature,
comme une action spéciale, appelée " inter vention" : ce qui vient " entre ".
Elle est pensée comme une rupture de l'enchaînement des causes et des effets...
ce qui est inacceptable pour la science.
Mais voici que l'évolution des sciences elles-mêmes a modifié notre conception des lois de la nature ;
en particulier, elle a déplacé le lien entre expliquer et prévoir.



2. …à une nouvelle conception du mouvement…

La critique de la mécanique classique est d'abord venue de la thermodynamique .
En thermodynamique, l'étude scientifique utilise des lois statistiques.
Cette manière de voir transforme la conception déterministe de Laplace.
Pour celui-ci, la connaissance du comportement de la particule élémentaire permet de connaître le comportement de l'ensemble.
En thermodynamique statistique, au contraire,
même si le mouvement d'une particule ne peut être connu individuellement,
on peut très bien prévoir le comportement de l'ensemble.
Le calcul des probabilités permet de décrire l'évolution d'un système.
Il apparaît alors que l'on peut résoudre des questions jusqu’ici insolubles dans le cadre de la mécanique rationnelle ;
en particulier, ce qui est lié aux tourbillons ou aux catastrophes.

La physique quantique a généralisé cette approche,
et fourni des éléments pour comprendre
le déroulement de bien des phénomènes de la nature jusqu'alors inexpliqués.
Il en est résulté un langage nouveau de la science pour formaliser et modéliser le devenir.

Ensuite, c’est la biologie qui a servi de paradigme/modèle dans l'organisation des savoirs.
On le retrouve dans la présentation de la théorie de l'évolution :
on y parle de bifurcations pour montrer des possibilités diversement actualisées à certains moments
(cf. le tronc commun aux chimpanzés et à l’Homme a bifurqué, voici quelque 7 millions d’années,
réalisant ainsi, au gré des circonstances, deux « possibles » de ce tronc commun ;
deux possibles parmi bien d’autres sans doute...
)

La science actuelle voit toutes choses non plus en termes de nature propre des êtres et de déterminisme,
mais en termes de structures et d'évolution aléatoire.
Elle invite à ne plus voir le devenir -la causalité- selon une absolue nécessité.



3. …et à autre compréhension de la causalité

La rupture de la science actuelle avec le déterminisme
permet d'accéder à une conception plus large de l'action de Dieu.
Cette conception repose sur quelques principes qui rendent compte de la réalité observée.

° Le premier principe est étroitement lié à la confession de foi monothéiste .
Pour le paganisme, les dieux font partie du monde et sont soumis à ses lois.
Dans le monothéisme, Dieu n'est pas un élément du monde, un être qui fait partie du monde,
serait-ce le premier de tous.
Pour cette raison, son action ne fait pas nombre avec les forces de la nature.
L'action de Dieu n'est pas une force parmi d'autres,
serait-ce la plus grande.
Il est le créateur, c'est-à-dire la source de tout ce qui est, présent en tout ce qui est.
Il est la cause des causes, et son action est universelle.
Elle ne s'immisce pas dans les failles du réseau des causes.
On dit que « tout est de Dieu et tout est de la nature ».
Thomas d'Aquin l'a bien mis en valeur à partir de la pensée d'Aristote.

° Le deuxième principe est qu'en chaque événement, il y a des possibilités diverses,
dont certaines s'actualisent dans la durée.
Ainsi la nature n'est pas close, mais toujours ouverte sur des possibles .
Le langage scientifique parle d' aléatoire , tandis que le langage philosophique parle de contingence  ;
mais au fondement se trouve la même réalité :
le donné que nous voyons est l'une des possibilités du passé, et non une nécessité .
C'est dans le cadre de cette ouverture naturelle, de cette disponibilité,
que Dieu agit pour qu'apparaisse du neuf.
Son action n'est pas une intervention qui changerait le cours naturel des choses,
mais elle tire parti de ses possibilités latentes.
Dieu seul peut le faire, car il est à la source de l'ensemble du processus
et son action est une actualisation du possible.
L'action de Dieu dans le cours du processus évolutif permet de faire que ce possible émerge dans le temps qui se déploie.
Mais comment fait-il tout cela sans s'immiscer comme « en plus » dans le déroulement naturel des choses ?...
C'est un troisième principe qui veut rendre compte.

° Ce troisième principe est que
l'action de Dieu ne se limite pas à des événements particuliers, mais qu'elle réalise une intention d'ensemble.
Dieu a une vue sur la totalité du processus tant dans la cosmogénèse que dans la biogenèse
-ce qui ne veut pas dire qu'il aurait tout dessiné d'avance ! n'est-il pas créateur ?-.
Il n'est pas limité à l'instant présent du processus.
Il « fait avec » ce que produisent les événements :
il peut anticiper, tracer des étapes, voire rebondir sur des échecs (cf. la mort de Jésus : un échec « rattrapé »),
en se fondant sur le désir même de l'être.
C'est en cherchant le meilleur que chaque élément du monde réalise l'intention de Dieu et s'oriente vers lui.
Il n'y a pas de divergence entre le désir de chaque être d'advenir à sa plénitude et la réalisation de l'intention divine.
C'est en réalisant pour le mieux ses propres possibilités que chaque être répond, en quelque sorte,
à un appel de Dieu et à sa prévenance.

L'action de Dieu n'est plus pensée comme une intervention,
par manière d'écart avec les lois de la nature,
mais plutôt comme une action qui accompagne le développement des possibilités mêmes de la nature.
Dans ce nouveau cadre de pensée,
l'aspect spectaculaire n'est pas le seul ni même le premier critère du miracle,
car le miracle n'est pas un acte divin en rupture avec l'ordre naturel.

 

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