MORALE ET RELIGION

Le 12 novembre 2013 à l'IUFM de Nîmes
intervention à 4 voix (juive, catholique, protestante, musulmane)
suivie d'un débat

 

 


Quand le "dragon" doit être extirpé de la "tour"...




Toutes les grandes religions, tous les grands courants spirituels de l'humanité,
ont un certain rapport à la morale, à l'éthique, c'est-à-dire au comportement humain.
D'une façon générale, religions et courants spirituels prônent le respect, la fraternité et la paix entre les Hommes :
c'est ce qui me paraît pouvoir et devoir fonder leur bonne entente et leur coopération au service de la paix dans le monde…
même si ce n'est pas évident pour tous les religieux !
L'articulation entre morale et religion, quant à elle, me paraît propre à chacun.
Voici donc comment je vois l'articulation entre morale et religion dans le christianisme en général, et le catholicisme en particulier.

Fondamentalement, l'Évangile – je veux dire le message de Jésus-Christ - est un dépassement de la morale.
Non pas sa négation, mais son dépassement. Je m'en explique.
Dans les évangiles, Jésus apparaît comme assez proche du mouvement pharisien, très apprécié du peuple.
Ce mouvement prône, certes, une observance rigoureuse, et même pointilleuse, de la Loi de Moïse,
mais par esprit de piété et non par simple formalisme :
une religion du cœur, pas seulement une religion du faire ou du rite.
C'est pourtant avec ces pharisiens que Jésus entrera dans le conflit le plus radical,
alors qu'il s'entendra plutôt bien avec ceux dont la vie n'est pas un exemple de vertu morale.
Étonnant paradoxe !
L'évangile selon saint Luc résume ainsi la situation :
«  Les collecteurs d'impôts [pour le compte des Romains, honnis] et les pécheurs [publics] s'approchaient tous de lui pour l'écouter.
Les pharisiens et les scribes [
les scribes, ou docteurs de la Loi , étaient pour la plupart de tendance pharisienne ] murmuraient ; ils disaient :
"Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux !"
 » (Luc 15,1-2) .
C'est ainsi que Jésus scandalise à Jéricho en allant loger, sans nécessité, chez un collecteur d'impôts, ce voleur de Zachée (Luc 19,1-10),
ou qu'il ne condamne pas une femme pourtant surprise en flagrant délit d'adultère (Jean 8,1-11).

 


D'où vient ce paradoxe ?
Luc le fait percevoir avec beaucoup de finesse en rapportant la parabole du pharisien et du publicain (= collecteur d'impôts) :
« Jésus dit une parabole pour certains hommes qui étaient convaincus d'être justes et qui méprisaient tous les autres :
« Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L'un était pharisien, et l'autre, publicain.
Le pharisien se tenait là et priait en lui-même :
"Mon Dieu, je te rends grâce de n'être pas comme les autres hommes : voleurs, injustes, adultères, ou encore comme ce publicain.
Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne."
Le publicain, lui, se tenait à distance et n'osait même pas lever les yeux vers le ciel ;
mais il se frappait la poitrine, en disant : "Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis !"
Quand ce dernier rentra chez lui, c'est lui, je vous le déclare, qui était devenu juste, et non pas l'autre
» (Luc 18,9-14).
Avoir une conduite irréprochable, c'est très bien.
Évidemment. Jésus ne vient pas ouvrir la porte à l'immoralité, il ne vient pas autoriser à faire n'importe quoi de sa vie.
Mais il perçoit, chez celui qui s'attache à être le plus parfait possible, tant religieusement que moralement,
un mal secret qui lui ronge le cœur et le déshumanise, un mal caché bien pire, à ses yeux, que le fait d'être «  voleur, injuste ou adultère  » :
un type bien a toujours une certaine tendance à juger les autres du haut de sa perfection…

Pourquoi donc juger ainsi les autres est-il pire que tout, aux yeux de Jésus ?
Il se perçoit comme l'envoyé de Dieu, venu manifester que ce Dieu très saint offre, une fois encore, sa miséricorde à tout Homme, si tordue que puisse être sa vie.
Pour Jésus, Dieu tient à chaque Homme, et à tous les Hommes sans exception, d'une manière inouïe.
À tel point qu'on ne peut se prétendre proche de Dieu, même par la perfection morale,
si, en même temps, on regarde les autres de haut : ces autres que Dieu, lui, ne cesse d'aimer et d'inviter à venir à lui.

C'est saint Paul qui, le premier et avec le plus de force, percevra la révolution spirituelle que représente cette originalité de Jésus.
Paul avait reçu une formation religieuse de qualité supérieure auprès du célèbre pharisien Gamaliel (Actes des apôtres 22,3),
qui interprétait la Loi juive de manière ouverte.
Il y adhérait pleinement, et il pensait exprimer sa foi en poursuivant les premiers chrétiens en tant Juifs déviants.
Or voici qu'en se rendant à Damas avec des lettres d'accréditation pour emprisonner les chrétiens,
il vit un événement spirituel imprévisible qui le bouleverse jusqu'au fond de l'être.
L'évangéliste Luc le raconte ainsi dans les Actes des apôtres :
«  Soudain une lumière venue du ciel l'enveloppa de sa clarté.
Tombant à terre, il entendit une voix qui lui disait : "Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ?"
_ "Qui es-tu, Seigneur ?" demanda-t-il.
_ "Je suis Jésus que tu persécutes."
 » (cf. Actes des apôtres 9,1-19 ; //22,4-21 et 26,9-18).
Et Paul, militant de sa foi juive, réalise que, malgré toute sa vie rigoureuse, toute sa bonne volonté, toute sa générosité active au service de Dieu,
il était en train de passer à côté de l'aujourd'hui de Dieu, manifesté en Jésus…

Cette révolution spirituelle lui a fait découvrir que sa mise en pratique militante des valeurs,
tant humaines (= la morale, l'éthique) que religieuses (les devoirs religieux),
ne suffisait pas pour être fidèle à Dieu, accordé à Dieu.
Pour qu'il s'en aperçoive, il avait fallu "quelque chose" lui venant d'ailleurs que de lui-même :
une manifestation divine ;
non pas une manifestation divine de reproche ou de condamnation, mais – énorme surprise - une manifestation divine de miséricorde.
Lui-même en parle en ces termes dans sa première lettre aux chrétiens de la ville grecque de Corinthe :
«  En tout dernier lieu, [Christ] m'est aussi apparu, à moi l'avorton.
Car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne suis pas digne d'être appelé apôtre parce que j'ai persécuté l'Église de Dieu.
Mais ce que je suis, je le dois à la grâce de Dieu.
  » (15,8-10).
Quelques années après, dans sa lettre aux Romains, il dira :
«  Tous les commandements se résument dans cette parole : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même' (…)
L'accomplissement parfait de la Loi , c'est l'amour.
 » (13,9-10)

Pour Paul, qui place maintenant toute sa confiance en Jésus miséricordieux qui le conduit à Dieu,
l'attachement à la morale, à l'éthique, aux valeurs, si généreux soit-il, se trouve relativisé.
Mais en même temps, cette même foi au Dieu de Jésus-Christ est devenue pour lui,
la source et le fondement d'un respect mutuel sans frontière, radical, entre tous les humains ;
autrement dit, source et fondement ultimes des valeurs morales.
C'est dire que la foi chrétienne donne comme référence des relations entre les Hommes
la bienveillance inouïe de Dieu envers tous, si bien exprimée dans la célèbre parabole du bon Samaritain (voir notre 1).
Cette bienveillance divine précède et fonde l'agir du chrétien ; et même, du moins aux yeux du chrétien, l'agir de l'Homme.

On peut exprimer la même chose en sens inverse.
Vivre les valeurs morales est loin d'être méprisable, certes.
Mais si ce n'est pas l'expression d'un véritable amour de l'Homme, de l'humain, de l'autre, on n'est pas loin d'une illusion trompeuse.
Paul l'exprime très clairement dans sa 1ère lettre aux Corinthiens :
«  Même si j'avais la plénitude de la foi, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien.
Même si je distribuais tous mes biens en aumônes, même si je livrais mon corps aux flammes, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert à rien.
L'amour prend patience, l'amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s'enfle pas d'orgueil,
il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s'irrite pas, il n'entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de l'injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité.
 » (13,2-6).
Moins de quatre siècles plus tard (vers 415), saint Augustin lui fera écho dans son commentaire de la première lettre de saint Jean :
«  Aime et fais ce que tu veux.  » (voir notre 2)

Tout cela va très loin.
Car le lieu où la bienveillance de Dieu envers l'Homme s'exprime le plus radicalement, c'est en Jésus crucifié.
Il est en échec total : venu pour rassembler, il finit d'une mort infamante, rejeté et seul, victime d'un complot politico-religieux et abandonné des siens.
Il est dans le noir complet, y compris par rapport à Dieu, son Père, dont il se sent abandonné. Il racle le fond.
Or dans cette épreuve - c'est si discret dans les récits évangéliques, que bien peu le remarquent -,
Jésus n'a pas un seul mot de reproche, ni même de regret,
que ce soit envers Dieu, envers ses ennemis impitoyables, envers la foule manipulée, ou envers ses amis lâchement enfuis.
Autrement dit, rien, pas même ce que les Hommes peuvent faire de pire,
rien n'a pu rompre son lien à Dieu, apparemment absent, ni son lien aux Hommes même les pires.
En ressuscitant Jésus, Dieu le confirme dans cette attitude,
qui devient alors la plus haute expression de ce qu'est la bienveillance divine envers les Hommes.
Paul conclut par ces mots l'hymne à l'amour que je viens de citer :
«  L'amour excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout. L'amour ne passera jamais  » (1Corinthiens 13,7-8).
Ce n'est pas de la naïveté, comme on pourrait le croire.
C'est l'expression de sa découverte émerveillée de l'amour de Dieu pour l'Homme…
à commencer par lui-même, Paul, le persécuteur.
Un amour qui nous dépasse quelque peu, car il n'a pas de limite…

Ainsi la foi chrétienne, qui relativise la morale, la fonde-t-elle en même temps.
Et, tout en la relativisant, elle lui donne une radicalité inouïe.
La foi chrétienne fait de la morale l'expression humaine, le reflet, d'un amour inconditionnel et sans limite :
celui de Dieu envers tous les humains, sans exception et quoi qu'il puisse arriver.

(Note 1) Luc 10,29-37 : «  [Un docteur de la loi] dit à Jésus : "Et qui est mon prochain ?" Jésus reprit  : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits qui, après l'avoir dépouillé et roué de coups, s'en allèrent, le laissant à moitié mort. Il se trouva qu'un prêtre descendait par ce chemin ; il vit l'homme et passa à bonne distance. Un lévite de même arriva en ce lieu ; il vit l'homme et passa à bonne distance. Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de l'homme : il le vit et fut pris de pitié. Il s'approcha, banda ses plaies en y versant de l'huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, tirant deux pièces d'argent, il les donna à l'aubergiste et lui dit  : "Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c'est moi qui te le rembourserai quand je repasserai. " Lequel des trois, à ton avis, s'est montré le prochain de l'homme tombé aux mains des bandits ?" Le docteur de la loi répondit  : "C'est celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui." Et Jésus lui dit  : "Va, et toi aussi, fais de même."

(Note 2) Saint Augustin , Commentaire de la première épître de Jean , traité VII, 8 : «  La seule chose qui établit une différence entre les actions des hommes, c'est la charité [l'amour] qui est à leur racine. Nombre d'actions peuvent paraître bonnes, cependant elles ne proviennent point, à la racine, de la charité. Les épines elles-mêmes ont des fleurs. Il est des actes qui ont une apparence de dureté, de cruauté même ; cependant ils sont faits dans l'intérêt du bien et sous l'inspiration de la charité. Une fois pour toutes t'est donc donné ce commandement concis : Aime, et fais ce que tu veux  ! Si tu te tais, tais-toi par amour ; si tu parles, parle par amour ; si tu corriges, corrige par amour ; si tu pardonnes, pardonne par amour. Aie au fond du cœur la racine de l'amour ; de cette racine ne peut rien sortir que de bon.
« Voici ce qu'est l'amour. Voici comment s'est manifesté l'amour de Dieu pour nous : il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui. Voici ce qu'est l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est lui qui nous a aimés le premier » (
1 Jn 4, 9-10). Ce n'est pas nous qui l'avons aimé les premiers, mais il nous a aimés, afin que nous l'aimions.  »

Jacques Teissier


 

Quelques remarques pour conclure
.. Vers la page suivante

 

 

Logo d'ACF Nimes
Arts - Cultures Foi de la délégation de Nimes
Site créé par NPousseur