Quatre remarques pour conclure

 

 






1 ° Si la morale a besoin d'un fondement, d'une source vitale, qui lui soit transcendante, il est très facile d'oublier cette source.
Souvent, dans l'histoire de l'Église catholique, la proportion du Nouveau Testament a été renversée
au détriment de la source - c'est-à-dire la foi en la miséricorde universelle de Dieu envers les Hommes -,
et au profit de la morale.
C'est toute la tentation moralisante de l'Église catholique, une tentation d'autant plus culpabilisante que l'Église dit se référer à Dieu.
Heureusement, la miséricorde de Dieu vaut aussi pour les disciples de Jésus !...
Il me semble que l'impact du pape François tient à cela : il met la source à sa place de source.

2 ° L'inspiration fondamentale de la morale étant posée, c'est à nous de découvrir comment en vivre dans les complexités et les nouveautés de la vie humaine.
L'Évangile ne donne pas de solution toute faite, il n'a rien d'idéologique.
Il s'offre comme une expérience à laisser retentir dans la notre pour éclairer notre chemin ; il y faut parfois beaucoup de temps.
L'Évangile prend le risque de notre liberté, avec ses limites, ses conditionnements, ou même ses refus.
Saint Paul et l'esclavage en constitue un bon exemple.
Le principe de l'égalité et de la fraternité fondamentale entre tous les Hommes est posé.
Tous sont baptisés à égalité (voir note 1).
Paul lui-même l'exprime très concrètement dans son billet à Philémon,
vers lequel renvoie son esclave en fuite, Onésime, avec ce petit billet (un bijou de finesse !) :
Paul lui demande d'accueillir Onésime comme un frère.
Mais il ne met pas en cause le statut même de l'esclavage.
Il faudra attendre la moitié du XIXe siècle pour qu'émerge la conscience claire de l'inadmissible de l'esclavage…
On trouverait sans doute des choses analogues sur la condition féminine ; n'est-ce pas De Gaulle qui a donné le droit de vote aux femmes ?...

3 ° La question se trouve encore compliquée par la découverte moderne de la genèse du cosmos
- dont la terre, la vie et l'Homme lui-même.
En un siècle, nous avons découvert que tout ce qui existe,
y compris ce qui nous semblait aussi immuable que les astres, les continents, la pierre, le plomb…. ou l'Homme,
tout est le fruit d'une genèse largement aléatoire et encore en cours.
Non seulement le « sol » sur lequel nous nous tenons est devenu mouvant, mais nous le sommes aussi devenus nous-mêmes.
Si tout ce qui est devient mouvant, tout se trouve affecté d'un énorme coefficient de relativité.
C'est une grande secousse culturelle dont nous n'avons pas fini de mesurer les implications et les conséquences.
Les religions révélées en sont touchées de plein fouet ; même le judéo-christianisme, qui est pourtant une religion de l'histoire et dans l'histoire.
Dans les incertitudes de l'heure (pensons, par exemple, à toutes les questions qui tournent autour de la bioéthique),
la foi chrétienne ne nous dispense pas de réfléchir ; mais elle nous offre une boussole fiable :
l'intérêt extraordinaire de Dieu pour les pauvres Hommes que nous sommes.

4 ° La laïcité, et surtout la laïcité à la française qui est particulièrement radicale, soulève une grande interrogation, inédite dans l'histoire de l'humanité.
Les sociétés humaines se sont constituées, dès les origines, autour des « mythes » religieux qui donnaient du sens à leur existence et à leur monde ;
cela fondait une morale commune.
Or, par méthode, notre société laïque veut se constituer sans référence au spirituel, et moins encore à une religion,
tous deux considérés comme relevant uniquement du choix personnel.
Dès lors, à quelle source alimenter une morale, et une morale susceptible de réunir un consensus social ?
Cette incertitude me paraît entraîner une crise culturelle larvée mais profonde.
Le grand philosophe allemand Jürgen Habermas (voir note 2) a lui-même reconnu
qu'il ne lui était pas possible de fonder les grandes valeurs sur lesquelles reposent nos démocraties modernes (cf. liberté, égalité, fraternité…)
sans faire référence à une transcendance ;
or il se reconnaissait agnostique sinon athée…
Quant à l'élaboration d'un relatif consensus social à partir d'une « transcendance » d'ordre rationnel, il se cherche
(voir le philosophe Luc Ferry ou le préhistorien Pascal Picq),
mais il reste largement à faire et appelle des débats.
Pour tout simplifier, cette question cruciale est encore compliquée par l'aplatissement de l'humain
engendré par une économie financière dont l'idéologie s'empare subtilement des esprits et les chloroforme,
en les centrant sur la consommations et en les soumettant aux « intangibles » lois du marché.
Là encore, dans les incertitudes de l'heure, nous avons, comme chrétiens, la chance d'avoir une boussole fiable :
l'intérêt extraordinaire de Dieu pour les pauvres Hommes que nous sommes.
Mais c'est à nous de choisir nos chemins :
«  La parole divine créatrice est une promesse d'humanité, qui engage notre propre responsabilité  » (Maurice Vidal, thélogien).

 

Note 1. Cf. «  Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ : il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus. » (Lettre aux Galates 3,27-28)

Note 2. Jürgen HABERMAS, Joseph RATZINGER, Les fondements prépolitiques de l'État démocratique , revue Esprit , juillet 2004 : un débat public mémorable sur le fondement des grandes valeurs sur lesquelles reposent nos démocraties modernes, qui a eu lieu à Munich le 19 janvier 2004.

Jacques Teissier


 

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