« Mariage pour tous »

 

Au-delà du pour et du contre

Réflexion du 12 janvier 2013

 

 





« Tu es pour ou tu es contre ? »
La question du « mariage pour tous » est souvent posée de façon binaire,
et c'est bien cela qui m'alerte.
Comment une question de mœurs aussi délicate peut-elle être abordée de manière aussi tranchée ?...
En matière de doctrine chrétienne, certaines choses sont immuables :
si Jésus est Fils de Dieu, il l'était hier, il l'est aujourd'hui, il le sera demain.
Il en va autrement en matière de mœurs :
elles ont tellement changé au fil de siècles, elles sont tellement liées aux cultures
(cf. la légitimité de la peine de mort aux yeux de la société comme de l'Église).
Il n'y a pas grand-chose d'immuable ; c'est une recherche permanente.
Abraham, notre père dans la foi, a fait un enfant à sa servante puisque sa femme était stérile (Genèse 16,1-4) ;
et c'était vu comme normal.
Le même Abraham a rusé, en tout bien tout honneur, pour sauver sa vie en Égypte :
il a fait passer son épouse Sarah pour sa sœur, et on l'a couvert d'honneurs
tandis qu'elle, elle était intégrée à quelque harem (Genèse 12,10-16)…

D'autre part, avant de savoir si je suis « pour » ou « contre »
-car il arrive bien un moment où il faut, tant bien que mal, se positionner-,
je me demande ce qui a pu rendre possible une remise en cause impensable il y a quelques lustres,
celle des fondements les plus universels de l'Homme dans le temps comme dans l'espace :
l'altérité sexuelle, dont nous venons tous et qui nous construit.
C'est chez le grand rabbin Gilles Bernheim que j'ai trouvé la pensée la plus éclairante.

Pour lui, «  dans cette immense société de marché qu'est devenue notre planète,
nous en sommes arrivés à ne plus penser qu'en termes d'efficacité – comment obtenir ce que nous voulons ? –
et de thérapie – comment ne pas nous sentir frustrés par rapport à ce que nous voulons ?
Efficacité et thérapie (…) ont davantage de parenté avec la mentalité du marketing -la stimulation et la satisfaction du désir-
qu'avec la moralité, à savoir ce que nous devrions désirer.
Dans le domaine public, les deux termes qui dominent le discours contemporain sont l'autonomie et les droits,
qui s'accordent avec l'esprit du marché en privilégiant le choix
et en écartant l'hypothèse selon laquelle il existerait des fondements objectifs
permettant d'effectuer un choix plutôt qu'un autre (…)
Comment parler d'un bien qui excède notre satisfaction particulière et immédiate ? (…)
Il ne nous reste plus que nos désirs qui réclament leur « dû » ? (…)
Les gouvernements hésitent à se référer à une notion du bien
parce que l'idée d'un bien partagé et d'une règle de conduite
ne trouve plus ses fondements moraux et juridiques.
Le mieux que nous puissions faire, leur semble-t-il, est d'offrir aux individus le plus de liberté possible
afin qu'ils soient en mesure d'exercer leurs propres choix.
L'instrument le mieux adapté à cette fin est le libre marché (…).
Au-delà de la liberté de faire ce qu'il nous plaît -c'est-à-dire ce que nous pouvons payer-,
la politique et l'économie d'aujourd'hui n'ont pas grand-chose à dire sur la condition humaine.
»
Voir La Croix du 5 janvier 2013
Voilà qui me semble bien vu.
En un sens, nous revenons au chaos.
Je le trouve inquiétant.
Cela permet toutefois de comprendre qu'il est inutile de crier au complot
si les interpellations venues du judaïsme, du courant psychanalytique ou de l'Église catholique
trouvent si peu d'écho au niveau des divers collectifs et des médias de notre société.

Mais qui pourrait dire aujourd'hui si cet effondrement n'est qu'une chute catastrophique,
ou s'il mûrit secrètement du neuf pour l'humanisation de l'Homme ?
L'évangile selon Matthieu attire mon attention.
Sa généalogie de Jésus (1,1-16) intègre des éléments scandaleux :
il n'y a pas que des hommes, 5 femmes y sont intégrées ;
l'inceste de Juda avec sa sœur Thamar est mentionné (3) ;
de même que l'adultère de David avec Bethsabée, suivi de l'assassinat de son mari (6).
Matthieu ne craint pas de souligner que l'accomplissement des promesses de Dieu
emprunte aussi des chemins non conformes aux normes religieuses de pureté des origines en vigueur à son époque.
L'appréciation morale d'une situation n'est pas le dernier mot de la vie.
Ce sera encore plus visible dans la passion du Christ Jésus.
De sa mort atroce et injuste, il est sorti une espérance inédite.
Dans la lumière de Pâques, nous avons vu jusqu'où Dieu tient à l'Homme,
jusqu'où va sa miséricorde, jusqu'où va sa confiance en nous,
et à quel à-venir nous sommes promis comme frères et sœurs du Ressuscité.
L'évangile de Jean le résume de façon géniale, avec la simplicité qui lui est propre :
la lumière de la vie luit jusque « dans » les ténèbres.
« En lui (Jésus Verbe de Dieu) était la vie et la vie était la lumière des hommes,
et la lumière luit dans les ténèbres,
et les ténèbres ne l'ont point saisie » (cf. Jean 1,4-5).
Le Dieu de vie est présent, à l'œuvre, même « dans » les ténèbres des hommes.
Quelle espérance !



De fait, sur le moment, la chute de l'empire romain, le totalitarisme nazi
-pour n'évoquer que deux exemples-
ont fait figure de catastrophe majeure.
La suite a montré qu'ils avaient été aussi le creuset de perspectives nouvelles :
place à la diversité des « Barbares », nouveau regard chrétien sur le peuple Juif, naissance de l'Europe.
Et qui d'entre nous n'a jamais croisé ce renouveau inexplicable finalement « sorti » d'une grande épreuve ?...

Notre Église catholique n'est guère favorable au « mariage pour tous ».
J'en comprends les raisons et les partage largement.
Mais je regrette qu'elle se cantonne à jouer les remparts de la morale.
Elle aurait tellement plus beau à faire, à dire.
Ce qui est le propre de l'Évangile ne devrait-il pas tendre à devenir le propre du témoignage de l'Église ?
Pourquoi, au nom de notre foi, ne pas chercher aussi –je dirais même avant tout-
des signes du travail de l'Esprit de vie
jusque « dans » cet apparent chaos du « mariage pour tous » ?
Dans la solitude du désir évoqué par Gilles Bernheim,
il me semble reconnaître une immense aspiration à être reconnu, aimé :
« Ce serait bien, si on pouvait s'entendre… »
Lumière qui luit dans les ténèbres ?...
Et pourquoi ne pas reconnaître que le bouillonnement autour du « mariage pour tous »
nous a interrogés et conduits à reconnaître, pour la première fois,
qu'un amour homosexuel pouvait être authentique  ?
Lumière aussi pour nous-mêmes !...
Voir la note de travail rédigée par le Conseil « Famille et Société » de la Conférence des évêques de France, sept. 2012
Cela donnerait un autre son, me semble-t-il, aux inquiétudes que nous pouvons légitimement exprimer.

Depuis Jésus, et en particulier avec l'apôtre Paul,
nous savons que les valeurs morales ne suffisent
ni pour vivre vraiment, ni pour marcher à la suite de Jésus.
Elles ont besoin d'autre chose qu'elles-mêmes,
elles ont besoin de plus essentiel encore,
elles ont besoin de ce qui constitue leur source vive :
ce regard bienveillant du Christ qui savait si bien rejoindre et toucher les cœurs.

Jacques Teissier

 

 

 

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