Couverture du livre de Jacques Rigaud "Vivre à propos"


"Peut-on être homme de culture et homme de foi

dans le monde d'aujourd'hui?"

 

Conférence-débat de Jacques RIGAUD autour de son livre

Vivre à propos

le 6 janvier 2006, de 18 heures 30 à 20 heures
à la collégiale de Villeneuve-lès-Avignon,

"Culture" peut être pris au sens large : tout groupe humain, tout peuple a sa culture.
C 'est en ce sens que nous parlons de "Arts-Cultures-Foi".
Ce mot peut aussi être pris au sens restreint : telle personne est "cultivée".
Jacques Rigaud le prend en ce sens, compte-tenu de son expérience.
Mais les arts ne sont-ils pas expression privilégiée d'une culture ?

Le texte est intégral ; les caractères gras et les sous-titres sont d'Arts-Cultures-Foi

 


Conférence de Jacques Rigaud

Le sujet qui m’a été proposé par Christine Huet porte sur une question que chacun de nous ici peut se poser
puisqu’elle est au cœur des réflexions et de l’action d’ « Arts-Cultures et foi ».
On peut y répondre de bien des manières .
J’ai choisi de le faire de façon très personnelle et même subjective dans l’esprit de mon livre « Vivre à propos »
dont la parution en 2005 est à l’origine de votre amicale invitation.
C’est à Montaigne que j’ai emprunté ce titre, en lui donnant un double sens.
Le premier est littéral : vivre à propos, c’est savoir vivre pleinement dans le présent,
non dans la nostalgie d’un passé révolu ou en se projetant dans un avenir plus ou moins chimérique ;
mais on peut inverser les mots et s’interroger sur son « propos de vie » :
quand on a atteint un âge déjà avancé, comme c’est mon cas, il est permis de se demander si son existence a eu un propos,
si ce que ce que l’on se « proposait » de faire de sa vie a eu un sens, une cohérence, a correspondu à un véritable dessein,
s’inscrivant, pour un croyant, dans le plan du Créateur.
En préparant cette causerie, je me suis rendu compte qu’elle me conduisait à approfondir ce que j’ai publié l’an passé.
Et de cela, je vous suis reconnaissant.

Foi. Culture. Il faut toujours s’entendre sur le sens des mots. Voici celui que je vous propose.
La foi, pour moi, est la libre adhésion à une Vérité révélée ;
c’est aussi la participation, plus ou moins active, à une communauté de fidèles et à une Institution : l’Eglise.
La culture : c’est d’abord la capacité d’accès, en termes de connaissance et de sensibilité, aux œuvres de l’esprit, du patrimoine et de notre temps ;
c’est aussi le goût et la pratique de la « fréquentation » de ces œuvres
(j’emprunte ce terme de « fréquentation », auquel je tiens, à mon ami Pierre Soulages qui m’a dit un jour, dans sa belle maison du Mon Saint-Clair à Sète :
« la peinture, çà ne se regarde pas, çà se FREQUENTE » -
j’aime me servir de ce verbe, qui s’applique couramment aux relations entre personnes, au sujet du rapport que nous avons avec les œuvres.
Les « fréquenter », c’est avoir un rapport continu d’usage, de relation, de réciprocité avec elles ;
c’est entendre ce qu’elles ont à dire à chacun de nous ; c’est aussi leur parler, se confier à elles.
Qui de nous n’a pas ce rapport de « fréquentation » avec des livres, des tableaux, des musiques,
à quoi nous aimons revenir après les avoir élues pour faire partie de notre jardin secret ?
La culture, c’est aussi la part de créativité, si modeste soit-elle, que nous pouvons avoir.
Je suis au nombre de ceux pour qui la culture, ainsi définie, n’a pas été un héritage,
mais une conquête personnelle, longue, hasardeuse et jamais achevée, sans cesse guidée par une curiosité inlassable.

Je ne pense pas qu’il y ait conflit entre foi et culture, ainsi entendues.
Il est des passions humaines qui sont par elles-mêmes porteuses d’un risque de conflit avec la foi.
C’est le cas du sexe, de l’argent et du pouvoir.
A l’inverse, foi et culture peuvent normalement faire « bon ménage » et s’enrichir mutuellement.

Certes, la pratique de la culture implique la liberté de l’esprit critique, qui peut entrer en conflit avec les dogmes et les interdits de la foi (je pense à l’Index) ;
mais à notre époque, nous sommes à cet égard plus libres que dans le passé.
J’observe aussi que la culture scientifique, avec les immenses progrès qu’elle a réalisés, notamment dans les deux derniers siècles,
a reculé, mais sans les abolir, les frontières du mystère, de l’absolu, de l’au-delà
et que même sur ce plan le croyant le plus averti des choses de la science n’est pas ébranlé dans ses certitudes spirituelles.
Cependant, il y a peut-être, sur un autre plan, un risque de conflit en foi et culture :
c’est la tentation d’une pratique culturelle narcissique et d’une saturation d’émotions esthétiques qui assècherait notre soif de spiritualité ;
mais notre expérience nous enseigne que la culture vécue appelle le partage.
Nous le vivons lorsque nous avons le sentiment de communier avec un public dans une même ferveur, au concert, au théâtre, à l’opéra,
et même au cinéma (il m’est arrivé, pour des raisons professionnelles, de voir un film seul : mon plaisir de spectateur en était altéré).
Même une pratique culturelle aussi solitaire que la lecture conduit au partage ;
lorsque nous aimons un livre, nous n’avons qu’une envie, c’est le faire lire à ceux que nous aimons.
Quand nous sommes, dans un musée ou une exposition avec un proche, il n’est pas rare qu’au terme d’une contemplation silencieuse,
nous n’échangions avec l’autre des remarques qui nous font découvrir tel détail, telle nuance que nous n’avions pas vus spontanément.

De façon plus générale, l’art de notre temps, souvent difficile, parfois provocant, et qui paraît plus éloigné du sacré qu’il le fut jamais,
n’est pas étranger au questionnement spirituel qui nourrit notre foi
.
Le hasard a fait que je suis tombé ces jours-ci sur un entretien que notre ami Mgr Chave, qui est présent parmi nous, a donné à La Croix des 31 XII et 1° janvier
au sujet du Festival d’Avignon où il assure, avec la constance que nous lui connaissons, une présence chrétienne.
Dans cet entretien, il cite un extrait de la Lettre de Jean-Paul II aux artistes, écrite en 1999, que je voudrais vous lire :
« L’art, quand il est authentique, a une profonde affinité avec le monde de la foi
à tel point que, même lorsque la culture s’éloigne considérablement de l’Eglise, il continue à constituer une sorte de pont jeté vers l’expérience spirituelle.
L’art est, par nature, une sorte d’appel au mystère même lorsqu’il scrute les plus obscures profondeurs de l’âme ou les plus bouleversants aspects du mal :
l’artiste se fait en quelque sorte la voix de l’attente spirituelle d’une rédemption
»
et le Père Chave de conclure :
« De ce point de vue, il reste à espérer que le monde soit plus beau pour que les artistes en donnent une autre vision.
Plus qu’à la nostalgie, il faut laisser place à l’espérance
».
On ne saurait mieux souligner le lien entre l’expérience de la foi et la pratique de la culture.

Ce lien n’est pas évident pour tout le monde.
Ainsi, André Malraux qui est le fondateur de la politique culturelle moderne, voyait dans l’Art le substitut des transcendances révolues.
Pour lui, c’est l’Art qui fournissait les réponses aux questions que l’homme se pose quand il se demande ce qu’il fait sur terre.
Il faisait de la Culture une sorte de religion laïcisée, seule, capable selon lui, de créer entre les êtres ce « lien » qui, étymologiquement, caractérise la religion.
Pour Hanna Arendt, la culture de masse, qu’elle voyait naître dans les années cinquante s’identifiait au divertissement et à une simple consommation ;
nous voyons aujourd’hui que ce sombre pronostic s’est en grande partie réalisé ;
et en même temps, nous ne savons pas ce qui se passe dans le secret du cœur des hommes.
Qui peut affirmer que ,même sous les apparences du divertissement,
l’émotion que peut engendrer la masse des images et des sons qui nous envahit n’engendrera pas chez l’un de nos semblables,
le choc, l’éveil, qui le conduira à une pratique culturelle authentique, à ce que j’oserai appeler une conversion ?
Tous ceux qui ont une pratique de l’action culturelle sont habités par cette espérance
que j’ai depuis qu’il m’a été donné d’ouvrir un nouveau lieu de culture à un public, comme le musée d’Orsay ou la Chartreuse,
ou de proposer à RTL, où l’unité de compte est le million d’auditeurs, l’accès à la musique, au livre, au théâtre :
que, dans cette masse venue là pour des raisons diverses, quelques-uns au moins soient frappés par la grâce, celle de l’accès au Trésor des œuvres.
Pour moi, le divertissement n’est pas la culture, mais il peut en être une des voies d’accès.
La culture implique la connaissance, et aussi l’effort,
mais le problème qui se pose aux responsables de la Cité, non de l’imposer, mais de la mettre à la portée du plus grand nombre.
Elle est le moyen de s’approprier l’héritage des siècles, de trouver ses repères dans un monde en mutation
et à ce titre, elle représente un enjeu politique encore plus important qu’à l’époque de Malraux,
non seulement parce qu’elle est l’une des clés de la liberté de chacun, mais parce qu’elle lui permet d’accéder à la plénitude de la citoyenneté.
Je ne vois pas dans la culture la réponse aux questions que l’homme se pose quand il se demande ce qu’il fait sur terre.
Elle est, selon moi, le moyen qui lui est du moins offert pour l’aider à se poser ces questions au plus haut niveau de sa conscience.
Le reste, pour nous gens de culture, « est silence ».

Après ces propos introductifs, je voudrais dans un premier temps faire quelques observations sur la culture vue par un croyant
avant de vous livrer un témoignage personnel sur l’engagement culturel d’un croyant.

Charteuse de Villeneuve...... 1. La culture vue par un croyant

On parle beaucoup d’identité culturelle en ces temps de mondialisation,
et je n’aime guère la conception souvent crispée et exclusive que l’on se fait trop souvent de l’identité,
forme agressive du rejet de l’autre, et qui conduit tout droit au communautarisme.
Je préfère parler d’appartenance.
Les appartenances sont multiples, et s’emboîtent les une dans les autres, de manière paisible et féconde.
Si je m’interroge sur moi-même et sur mes « appartenances », comme chacun de vous peut le faire, je me reconnais d’abord comme français,
mais aussi comme parisien et comme aquitain – et tout autant comme européen et comme catholique romain.
Je ne saurais me réduire à l’une ou l’autre de ces appartenances qui ont toutes, sans exception, une composante culturelle.
C’est à ce titre que je voudrais, dans cette première partie, m’interroger devant vous sur l’Europe.

Chacun a encore présent à l’esprit le débat qui a eu lieu ces dernières années
sur la mention, dans le Préambule du projet de Constitution européenne, des racines chrétiennes de l’Europe.
Il s’agissait d’une évidence historique que le plus athée des Européens ne pouvait contester.
Je ne suis pas seul à avoir regretté que le Président de la République française, Monsieur Chirac, et son Premier ministre Monsieur Jospin,
aient refusé d’une même voix cette référence en invoquant le principe de laïcité, qui n’a évidemment rien à voir avec le sujet.
Comme Européen, comme citoyen français, je revendique avec force cet héritage culturel européen de notre continent ;
mais comme croyant, je vais plus loin.
Pour moi, le christianisme est un élément substantiel, constitutif de la culture européenne, considérée comme un tout.
Les rédacteurs du projet de constitution avaient cru devoir – et on les comprend –
mentionner les racines judéo-gréco-romaines de la culture européenne, au même titre que les racines chrétiennes.
Cet empilement de références me gêne un peu, comme croyant.
La vérité est que c’est par un millénaire de culture de chrétienté que nous a été transmis l’héritage antique, inventorié par Saint Augustin
et, beaucoup plus tard, par saint Thomas d’Aquin et bien d’autres.
Le christianisme n’est pas un apport culturel parmi d’autres.
Il a été une interprétation, un filtre, un approfondissement de l’héritage antique
.
Si, à partir de la Renaissance, avec Erasme, Montaigne et tout l’humanisme,
cet héritage a été revisité à la lumière de la Raison critique, en s’émancipant d’une lecture sacrée qui avait sans doute un effet réducteur,
rien n’aurait été possible sans ce millénaire de chrétienté qui a irrigué toute l’Europe.
L’apport culturel du christianisme ne se réduit pas à cette transmission de l’héritage antique.
Il a sur bien des plans un côté créateur.
N’oublions pas que l’Eglise, par son magistère et par ses grands ordres monastiques sans frontières,
a été pendant des siècles dans toute l’Europe l’institution enseignante et la fondatrice des grandes universités.
Mais il y a plus : à l’image des grands « plissements » qui structurent la géographie physique de l’Europe (plissements hercynien, alpin, etc),
le grand arc roman, le gothique, le baroque parcourent l’Europe du Portugal à la Finlande et de l’Irlande à la Sicile,
avec à la fois leur unité fondamentale et leur diversité
,
qui font que le gothique de la cathédrale de Séville n’est pas celui de la cathédrale d’Uppsala ou de Cantorbery,
et que le baroque de Dresde n’est pas celui de Rome ou de Londres.
Et ce sont les édifices religieux qui ont inspiré cette création architecturale, transposée ensuite dans les palais et les forteresses.
Bien d’autres phénomènes structurants de la culture européenne ont à leur origine le christianisme :
c’est vrai des Croisades qui, quelles que soient leurs mésaventures et leurs arrière-pensées,
ont été une commune découverte de Byzance, de la Palestine et de l’Orient par les Européens.
C’est vrai aussi des grands pèlerinages comme Compostelle dont les chemins et les sanctuaires d’étape dessinent eux aussi une Europe chrétienne.
Je voudrais faire un sort spécial à Israël.
Quand on parle de l’héritage antique, on pense naturellement à la Grèce et à Rome.
On ne saurait oublier que, sans le christianisme, la religion du petit peuple juif,
même si elle aurait pu survivre jusqu’à nos jours à travers l’histoire perpétuellement tragique de cette communauté,
n’aurait pas elle aussi irrigué la culture européenne comme elle l’a fait à travers la reconnaissance
ô combien ambiguë et parfois infidèle de l’héritage de la religion juive et de la Bible par l’Eglise.

Allant plus loin, j’affirmerai que la culture européenne ne serait pas ce qu’elle est, dans sa splendeur, sans l’Eglise romaine.
Mais avant de parler d’elle, je voudrais dire quelques mots des autres religions chrétiennes,
en reconnaissant d’abord que leurs divisions, leurs luttes fratricides constituent certaines des pages les plus sombres de l’histoire de l’Europe ;
mais il faut aussi reconnaître ce qu’a de positif leur apport singulier.
S’agissant de l’orthodoxie, je noterai d’abord qu’en un temps où, à l’ouest de l’Europe,
les raffinements de l’esthétique romaine s’étaient perdus dans la décadence et la barbarie,
Byzance a su maintenir les traditions architecturales et plastiques qui ont inspiré, au Moyen Age, le renouveau de l’architecture et de la peinture.
Pas de Giotto et de Cimabue sans les fresques de Ravenne et les icônes.
Si la religion orthodoxe s’est enfermée dans une fixité un peu stérile dans l’ordre de l’architecture et des arts plastiques, mais aussi de la musique liturgique,
elle exprime aussi une constance, une fidélité aux traditions les plus anciennes, qui font partie de notre héritage culturel –
sans parler du haut niveau d’une spiritualité et d’un mysticisme qui nous rappellent l’Orient.
Quant à la Réforme et au protestantisme sous ses différentes formes, force est de constater
la faiblesse ou même l’inexistence de son apport culturel en certains domaines comme l’architecture et les arts plastiques.
Il ne faut pas oublier qu’à l’origine même de la Réforme, il y a le rejet du luxe et des fastes de l’Eglise romaine.
Il n’en demeure pas moins qu’à part les édifices catholiques dont les églises protestantes se sont saisies,
on ne doit au protestantisme aucun élan architectural original.
La peinture et la sculpture ont cessé, à partir de Luther, de s’inspirer des thèmes religieux
(en Allemagne surtout, Rembrandt étant aux Pays-Bas une brillante exception)
et il faudra attendre le romantisme pour que la peinture allemande connaisse un nouvel essor.
En revanche, la littérature trouvera dans la Bible une inspiration puissante ;
mais c’est surtout dans le domaine de la musique que, par un étonnant détour de la puissance créatrice de l’homme,
le protestantisme s’est acquis des titres de gloire incomparables en termes culturels, dont toute l’Europe a profité
, dans la postérité de Jean-Sébastien Bach.
Si j’en viens au catholicisme et à l’Eglise romaine,
je n’étonnerai personne en disant qu’après l’époque médiévale où elle fut seule, à l’Occident,
à maintenir en bien des domaines le flambeau de la création artistique,
son rôle fut éclatant au Quattrocento et pendant toute la Renaissance.
Ici même à Avignon et à la Chartreuse, dès les années 1300, nous voyons ce que les Papes ont pu inspirer dans le domaine des arts.
Ensuite à Rome et dans toute l’Italie, si l’Eglise et la papauté ont, sur beaucoup de plans, bien des choses à se faire pardonner
dans l’ordre de la politique et des mœurs,
nous leur devons une prodigieuse fertilité artistique qui s’est ensuite répandue dans toute l’Europe,
à commencer par la France et l’Espagne, mais aussi tout l’Empire de Charles-Quint.
Ce qui me frappe surtout, c’est l’extraordinaire liberté laissée aux artistes dont tous, à commencer par le Sodoma et Caravage, n’étaient pas des petits saints.
Par rapport à une certaine forme d’autoritarisme des mécènes royaux, dont Louis XIV est un illustre exemple, cette liberté artistique reste un modèle.
Ajoutons à cela que, par son universalité, l’influence culturelle de l’Eglise,
ignorant les frontières mais laissant chaque pays acclimater selon son génie propre les expressions artistiques de la foi,
a puissamment contribué à donner à l’Europe de la culture cette unité dans la diversité qui la caractérise depuis toujours
.

Pour en revenir à ce que je disais au début, on ne peut décidément comprendre la culture européenne
en ignorant ce qu’elle doit au christianisme, depuis les temps les plus reculés et jusqu’à notre temps.
L’ Europe de Claudel, de Rouault, de Poulenc, de Messiaen, de Bernanos, de Mauriac est aussi une Europe chrétienne ;
mais j’irai jusqu’à dire que l’on ne saurait comprendre l’Europe de Diderot, de Voltaire, de Marx et de Nietzsche sans le christianisme.

Charteuse de Villeneuve......2. Un témoignage personnel sur l’engagement culturel d’un croyant.

J’en viens au second thème que je voulais traiter devant vous :
l’engagement culturel d’un croyant.
Ce que je vais dire à ce sujet ne concerne et n’engage que moi ;
mais peut-être certains d’entre vous se retrouveront plus ou moins dans tel ou tel aspect de ce témoignage.

Je ne vais pas présenter cet engagement culturel comme un sacerdoce, rassurez-vous, ni même comme une vocation, au sens d’un appel.
Si c’était une vocation, ce serait, au demeurant, ce que l’on appelle dans les séminaires une vocation tardive.
Issu d’un milieu modeste, j’ai eu l’occasion dans certains de mes livres, comme « Le bénéfice de l’âge » et « Vivre à propos »,
d’évoquer ce que fut l’éveil à la culture d’un gamin d’un quartier populaire, fils de commerçant et d’employé,
passionné très tôt par la lecture, par la peinture découverte dans le Larousse en deux volumes qui était un des rares livres de la maison,
par le théâtre où ma sœur aînée m’emmena dès 1942 à l’âge de dix ans (c’était pour voir « L’école des femmes » à la Comédie Française),
par la musique découverte grâce à la radio et à une chorale paroissiale.
A une époque où ce que l’on n’appelait pas encore l’ascenseur social fonctionnait à plein régime,
j’ai eu – ma sœur aînée ayant ouvert la brèche – la possibilité de faire des études supérieures.
Parcours classique : droit, Sciences Po et l’Ecole nationale d’administration.
Entrée à 22 ans au Conseil d’Etat, j’y fis carrière tout en m’intéressant à la politique, dans les années soixante.
C’est alors que j’eus la chance de travailler aux côtés d’hommes de qualité comme Pierre Sudreau, Joseph Fontanet
et surtout Jacques Duhamel qui, lorsqu’il fut nommé ministre par Jacques Chaban-Delmas sous la présidence de Georges Pompidou,
me demanda de diriger son cabinet, au ministère de l’Agriculture puis, à partir de 1971, au ministère des Affaires culturelles, rue de Valois,
où je mis alors les pieds pour la première fois de mon existence, à deux pas du Conseil d’Etat, au Palais-Royal.
Ce fut mon « chemin de Damas ».
La culture, pour moi, avait été jusqu’alors une passion personnelle.
Mon épouse et moi partagions, entre autres, la même passion des livres, de la musique, de l’architecture, des arts visuels, du cinéma ;
mais jamais je n’avais eu l’occasion de connaître ces domaines d’un point de vue professionnel,
sauf pendant mon stage de préfecture à l’ENA en 1952 à la préfecture de Loir-et-Cher, à Blois
où mon préfet et maître de stage m’avait mis sur certains dossiers culturels
comme l’illumination des châteaux de la Loire et le premier Son et Lumière qui vit le jour – ou plutôt la nuit ! – cette année-là.
Au ministère, plongé brutalement dans les questions de patrimoine, d’architecture, de politique musicale, de théâtre, de musées,
je me suis rendu compte que ce qui faisait mes délices à titre personnel pouvait aussi être la matière même de mon métier de juriste et d’administrateur
.
Je savais que mes fonctions, liées à la personne et à la carrière d’un ministre, étaient par définition précaires ;
mais je sentis progressivement en moi l’envie, et bientôt le ferme propos, de consacrer le reste de mes jours à la culture.
De fait, la maladie interrompit précocement la carrière de Jacques Duhamel
et, après un bref passage aux côtés de Maurice Druon qui lui avait succédé en mars 1973,
je revins au Conseil d’Etat où j’écrivis un livre, « La culture pour vivre », publié chez Gallimard en 1975,
où je tentai de prolonger par lé réflexion ce que nous avions tenté dans l’action.
Ensuite, je pus vérifier que ce que l’on veut très fort dans la vie finit par arriver.
Et depuis plus de trente ans, à l’UNESCO d’abord, puis au ministère des Affaires étrangères,
puis dans l’audiovisuel et par des initiatives ou des charges que j’ai assumées,
je peux dire que les questions de culture sont l’axe même de ma vie.
Quand j’ai quitté RTL et la Compagnie luxembourgeoise de télédiffusion à l’été 2000, ces activités culturelles ont envahi toute ma vie de « senior actif ».
D’un point de vue général, l’engagement culturel me paraît faire bon ménage avec l’engagement religieux.
Pour un chrétien, s’occuper de culture est un choix conséquent ou cohérent.
Contribuer à ce que le plus grand nombre ait accès à la culture, sauvegarder et faire vivre le patrimoine,
soutenir la création sont des missions qu’aucun croyant ne peut regarder comme indifférentes
.
Je me souviens que, sollicité par Duhamel de trouver une définition de la culture qui donne un sens à notre action,
je lui avais suggéré « ce qu’il faut pour qu’une journée de travail soit une vraie journée de vie ».
Je ne pense pas qu’un croyant, pas plus qu’un agnostique ou qu’un athée, d’ailleurs, puisse renier cette formule
au nom de ses convictions philosophiques ou spirituelles.
A l’époque de mutations et de profonds bouleversements dans laquelle nous sommes, je pense que la culture est, pour un peuple,
plus nécessaire que jamais, dans la mesure où elle fournit des repères, instruit et consolide nos appartenances
et plus encore crée du lien social, dont nous avons tant besoin.

Si j’en viens à mes engagements personnels, vous comprendrez que je commence par le patrimoine et plus particulièrement par la Chartreuse.
Elle n’est pas ma seule responsabilité dans le domaine du patrimoine.
Aux côtés de Jacques Duhamel, j’ai participé de près à la genèse du Centre Pompidou ;
c’est nous qui avons sauvé de la démolition la gare d’Orsay
et nous avons été les premiers à imaginer de la transformer en musée consacré aux arts de la seconde moitié du XIX° siècle et du début du XX°.
Les circonstances ont fait qu’en 1981, François Mitterrand m’a demandé de présider à la construction du musée que nous avons ouvert à la fin 1986.
La Chartreuse est l’une des premières applications de la volonté de jacques Duhamel
de créer des centres de culture vivante dans des hauts lieux du patrimoine,
à l’image de ce que l’initiative privée avait fait, dès avant la guerre, à l’abbaye de Royaumont.
La première fois que j’entendis parler de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, ce fut en 1971
quand les responsables de la Caisse des monuments historiques vinrent présenter au ministre
un projet tendant à transformer ce monument appartenant à l’Etat en hôtel de luxe, dans l’esprit des « paradores » espagnols.
Le moins que l’on puisse dire est que ce projet ne convainc pas le ministre,
lequel, quelque temps après, vint tout près d’ici, à Monfrin, pour des rasions familiales.
A l’initiative de Jean Poudevigne, alors député de la circonscription,
et à la demande du docteur Gache, à l’époque maire de Villeneuve, passionnément attaché à la Chartreuse et désireux de la sauver,
Jacques Duhamel vit la Chartreuse et, dès son retour, me dit sa volonté d’en faire un centre culturel vivant.
Tout est parti de là, à partir d’une mission confiée à Bernard Tournois sur la suggestion de Paul Puaux,
qui avait succédé à Jean Vilar à la direction du Festival d’Avignon.
Le CIRCA fut créé en 1973/74, sous la présidence du docteur Gache qui me céda cette responsabilité en janvier 1977.
Dans un an, cela fera donc trente ans que je suis lié à la Chartreuse pontificale du Val-de-Bénédiction.
Parallèlement, j’ai eu à m’occuper du développement du concept de centre culturel de rencontre,
qui, en France et en Europe, constitue désormais un réseau prestigieux,
avec notamment les abbayes de Royaumont, de Fontevraud, d’Ambronnay dans l’Ain, d’Ardenne près de Caen,
la Saline royale d’Arc-et-Senans en Franche-Comté, la Corderie royale de Rochefort.
Sur la Chartreuse, je pourrais être intarissable.
Je me limiterai à ce qui concerne mon propos d’aujourd’hui.
On ne peut s’occuper d’un tel lieu sans être à chaque instant pénétré de son histoire,
surtout quand elle est aussi longue, prestigieuse, chargée de spiritualité que l’est celle de ce monastère

fondé en 1356 par le cardinal Aubert devenu pape sous le nom d’Innocent VI,
et dont les restes reposent dans l’église même de la Chartreuse, après un exil de plus d’un siècle à l’Hospice de Villeneuve.
Quand la nuit ou au petit matin, il m’arrive d’errer dans le silence des cloîtres,
je ne puis ignorer la muette présence de générations de moines qui ont passé là une vie de prière.
On ne peut gérer un tel lieu, si préoccupé que l’on soit par les exigences pressantes du court terme,
sans prendre la mesure de la longue durée.
La Chartreuse, en trente années, s’est métamorphosée, est devenue un lieu de culture vivante.
La restauration monumentale a pu, grâce aux crédits de l’Etat, progresser considérablement.
Les collectivités territoriales et le mécénat d’entreprise ont accompagné l’Etat dans les travaux d’aménagement
destinés à adapter la Chartreuse aux besoins de ses missions culturelles.
Et pourtant, beaucoup reste à faire et il m’arrive de me dire que je ne verrai pas la tâche achevée dans le temps qui me reste à vivre ;
mais peu importe.
On travaille ici, sinon pour l’éternité, du moins pour le temps long.
Qu’est-ce que trente ans au regard des siècles ?
Nous avons tenu, bien entendu, à ce que l’histoire de la Chartreuse, sa vocation originelle, la vie des moines
soient rendues sensibles aux visiteurs et à tous ceux qui, à un titre ou à un autre, sont appelés à fréquenter le monument
.
C’est la vocation même des cellules-musée que nous avons aménagées avec le concours des pères de la Grande Chartreuse en Dauphiné ;
mais dans l’ensemble du parcours, l’histoire de la Chartreuse comme monastère est évoquée.
C’est bien le moins que nous puissions faire pour la mémoire de ceux qui ont donné à ce lieu une âme, pour toujours.
L’un des principaux enseignements que je tire de ces quelque trente ans au service de la Chartreuse
est qu’elle nous a appris l’humilité.
La règle de Saint Bruno, sur la base de laquelle toutes les chartreuses ont été bâties depuis près d’un millénaire,
conçoit l’organisation de l’espace et du temps cartusiens, ainsi que les circulations,
avec une telle force qu’elle s’est imposée à nous
.
A travers toutes nos expériences, et aussi nos tâtonnements, nous avons compris que plus nous serions fidèles à cette règle,
moins nous aurions de risques de nous tromper
et qu’à l’inverse, chaque fois que nous la transgresserions, même pour de bons motifs,
la Chartreuse se défendrait.
Nous avons donc choisi de transposer dans l’ordre de la culture ce qui avait été conçu et prescrit dans l’ordre de la foi.
Avouez que nous sommes là au cœur de notre sujet.
C’est ainsi que les créateurs en résidence, à qui sont affectés un certain nombre des 35 cellules ou « maisons de chartreux »,
avec leur jardin privatif ceint de hauts murs et où l’on ne voit que le ciel,
trouvent là la solitude et le silence dont ils ont besoin (avec le confort moderne en plus) ;
mais, comme les chartreux, ils ont aussi besoin d’une vie communautaire,
et nous avons aménagé des espaces, donnant sur le cloître Saint-Jean,
où ils se retrouvent tous ensemble, avec des représentants de notre équipe permanente, pour le repas du soir.
Lorsque nous avons eu à créer un espace pour les spectacles ou colloques,
c’est tout naturellement dans la partie profane du monastère, l’ancien réfectoire des moines, le Tinel, que nous avons choisi de l’aménager.
C’est aussi l’usage auquel nous avons affecté les caves, dont la fraîcheur est au demeurant propice en été.
L’ancienne hôtellerie est et sera après restauration tout naturellement destinée à recevoir les stages et les réunions de groupe.
Il n’est pas jusqu’à la « clôture », élément fondamental des monastères contemplatifs, qui n’inspire le traitement des circulations
afin de sauvegarder la tranquillité des résidents.
Je pourrais multiplier les exemples qui montrent que
la fidélité au monument et à ses principes constitutifs est moins une contrainte qu’une inspiration
pour ceux qui, comme nous, ont à le faire revivre
dans un autre ordre que celui qui leur a donné naissance.
Les Pères de la Chartreuse furent en leur temps de grands mécènes, si l’on en juge par les chefs d’œuvre qu’ils commandèrent.
Il nous revient, quant à nous, d’être à la pointe de la création artistique d’aujourd’hui.
Alors que de l’autre côté du Rhône il y avait le fourmillement de la Cour pontificale, la Chartreuse était le lieu du recueillement et de la prière :
il m’arrive de penser à ce contraste quand, en été, les festivaliers viennent chercher dans nos cloîtres une certaine qualité de silence.

La deuxième expérience dont je voudrais faire état concerne précisément Art, Culture et Foi.
Dans les années 80, alors que j’étais président de RTL, j’ai eu de nombreux contacts avec le nouvel archevêque de Paris, Jean-Marie Lustiger,
qui était particulièrement sensible à ce qu’il appelait « le bon usage des médias » dans une perspective pastorale ;
nous eûmes ainsi, pendant de longues années, des échanges très confiants.
C’est dans ce contexte qu’il me demanda de participer à une réflexion commune de prêtres et de laïcs
qui a donné lieu à la création d’Art, Culture et Foi dans le diocèse de Paris.
Le problème le plus brûlant consistait à définir une doctrine pour l’utilisation des édifices du culte pour des manifestations culturelles,
et notamment des concerts, domaine dans lequel on avait constaté un certain nombre d’abus.
Certains souhaitaient recentrer strictement ce genre d’usage à des manifestations d’inspiration spirituelle, voire liturgique.
Je fis valoir que l’on ne pouvait pas se plaindre que les lieux de culte fussent désertés
et en même temps renoncer à accueillir des manifestations certes profanes mais qui, par leur nature et leur qualité, pouvaient y attirer un public motivé.
Fort de mon expérience des lieux de culture, j’insistai sur le fait que personne ne sait
ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui est mis en présence de la beauté de l’art sous toutes ses formes ;
c’est peut-être par cette voie que Dieu peut toucher le cœur des hommes
.
Cette argumentation parut convaincante.
Par la suite, Art, Culture et Foi du diocèse de Paris a exploré bien d’autres pistes, y compris celle de l’art contemporain et de sa place dans la vie de l’Eglise.
Dans bien des diocèses, ce mouvement qui associe par nature prêtres et laïcs a sans doute contribué à sensibiliser le clergé et l’épiscopat en premier lieu
à sa responsabilité culturelle, tant dans l’ordre du patrimoine que dans celui de la création.
Dans son grand mouvement de modernisation, le Concile avait peut-être un peu négligé cette dimension
et le renouveau liturgique avait, sur bien des plans, engendré un appauvrissement, voire un abandon,
de grandes traditions, notamment musicales ou cérémoniales dont l’Eglise se doit, par rapport à la Cité, d’être garante.
Une prise de conscience s’est heureusement produite, et j’ai eu diverses occasions d’y contribuer
par des contacts tant avec la Conférence épiscopale qu’avec certains évêques.

Un autre domaine d’engagement a été et demeure pour moi celui des médias.
A RTL d’abord, dont j’ai été président de 1980 à 2000 et qui, de 1982 à 2000 a été la première radio française.
Lourde responsabilité que celle d’une radio commerciale, avec un vaste public populaire,
mais qui ambitionnait d’être une radio de qualité
, bénéficiant depuis longtemps d’une confiance remarquable de ce public.
Pour moi, cette activité, si nouvelle qu’elle fût dans mon parcours, ne m’éloignait pas de mon engagement culturel.
Je dirai même : au contraire,
car apporter à ce public un peu plus que ce qu’il attendait,
et lui offrir ce qui peut faire d’ « une journée de travail une vraie journée de vie » était un vrai et passionnant défi.
Loin d’être désorienté par mes efforts pour accentuer la dimension culturelle de nos programmes,
y compris dans l’information et le « divertissement »,
ce public non seulement nous est resté fidèle, mais s’est sensiblement accru,
avec, il faut le dire, l’adhésion de toutes les équipes de la station.
Compte tenu de l’identité luxembourgeoise de RTL , il y avait depuis longtemps une présence chrétienne à l’antenne.
Pas seulement la messe de minuit de Noël
(on gardait le souvenir légendaire d’une messe de minuit dans les années 70
que notre animateur Max Meynier avait eu l’idée d’organiser pour les routiers aux entrepôts Calberson de la porte d’Aubervilliers à Paris,
et qui avait bloqué la circulation dans tout le nord de la capitale en raison de la venue en masse des routiers avec leurs poids lourds) ;
il y avait aussi une chronique religieuse, « Un chrétien vous parle », tous les dimanches matins
et l’actualité religieuse était suivie avec soin.
Honnêtement, je ne sais si j’aurais osé instituer cette présence chrétienne à RTL si elle n’avait pas existé avant moi.
Je n’ai eu aucun mérite à la maintenir et même à l’accentuer.
Un de mes plus forts souvenirs est une messe de minuit qu’en liaison avec Mgr Dubost, alors évêque aux Armées,
nous avons organisée à Serajevo pendant la crise de Bosnie.
A la veillée et à la messe qui a suivi, de nombreux musulmans sont venus et des soldats français ont reçu le baptême,
dans une atmosphère de ferveur inoubliable.
Nous avons plusieurs fois invité des évêques au Grand Jury RTL – LE MONDE
et j’ai tenu à ce qu’une voix chrétienne se fasse entendre à l’occasion des grandes fêtes religieuses,
indépendamment de la chronique dominicale « Un chrétien vous parle » que j’ai évidemment maintenue.

Toujours dans les médias, je suis depuis vingt ans membre du Conseil de surveillance du groupe BAYARD,
présent dans la presse (avec notamment La Croix, Le Pèlerin et Notre Temps – et toute la presse jeune) et dans l’édition.
Le groupe a pour actionnaire unique la congrégation des Augustins de l’Assomption qui réinvestit tout le résultat dans le développement.
C’est ainsi que BAYARD, indépendamment de sa présence dans de nombreux pays d’Europe,
est devenu le premier éditeur catholique en Amérique du Nord (Canada et Etats-Unis).
Je n’ai pas de rôle opérationnel dans ce groupe, remarquablement dirigé et en perpétuelle recherche d’invention.
J’ai pu mesurer combien un regard chrétien sur l’actualité en tous domaines, y compris la culture,
était porteur de sens pour un public qui n’est pas nécessairement croyant ou pratiquant, mais qui est précisément à la recherche de sens
.

Je mentionnerai enfin un domaine d’engagement qui est par lui-même très éloigné de toute préoccupation religieuse ou spirituelle.
C’est celui du mécénat d’entreprise qu’à la tête de l’association ADMICAL que je préside depuis sa fondation en 1979
s’est donné pour objectif d’acclimater en France la pratique du mécénat d’entreprise
qui prospère depuis longtemps dans bien des pays d’Europe, ainsi qu’en Amérique et au Japon.
Convaincre les entreprises de consacrer une part de leurs ressources à des actions d’intérêt général,
que ce soit dans le domaine de la culture ou dans ceux de la solidarité, de l’action humanitaire, de la recherche, de l’environnement ou même du sport
n’est pas chose aisée dans un pays comme le nôtre où l’on attend tout de l’Etat.
Cependant, nous y sommes parvenus et nous avons même obtenu, après de nombreux efforts,
que le statut juridique et fiscal du mécénat, tant des particuliers que des entreprises,
soit clarifié, amélioré et rendu plus incitatif.
Je ne peux m’étendre sur le sujet et je me borne à souligner
l’importance de la mutation que nous avons ainsi fait réaliser à la société française :
que l’intérêt général et le bien commun ne soient pas le monopole de la puissance publique,
mais que la société civile, dans toutes ses composantes, prenne part à leur définition et à leur mise en œuvre est un réel progrès
.
Et je peux témoigner de la fertilité des initiatives de mécénat
et de l’enrichissement humain qu’engendrent des partenariats bien vécus entre le monde de l’entreprise
et des milieux comme ceux de l’art et de la culture, de l’action sociale, de la médecine et de la recherche.
Là aussi, il s’agit de créer du lien social, c’est-à-dire, à la fin des fins, de la fraternité.


En énumérant tous ces engagements, je n’ai pas cherché à vanter mes mérites.
En les évoquant devant vous, je suis au contraire pénétré de leurs insuffisances et de leurs limites ;
mais j’ai surtout voulu vous convaincre qu’aucun de ces domaines d’action ne m’avait paru, tout au long de ces années,
antithétique par rapport à mon engagement de croyant, mais comme autant de manières de donner à celui-ci tout son sens
.
Il me reste, à l’âge avancé qui est désormais le mien, à transmettre cette expérience et ces convictions à mes cadets.
C’est ce que j’ai appelé, dans « Vivre à propos », le « passage du témoin » :
« …j’aime cette image, venue de la Grèce antique, de l’homme qui court
et tend à celui qui va le relayer la flamme à porter loin, d’un bras l’autre…
Je me figure celui qui, pour saisir le témoin, prend son élan et court déjà,
afin que le relais s’opère à pleine vitesse, sans ralentissement aucun.
Ce n’est pas un coureur fourbu qui transmet le message et s’effondre, épuisé.
C’est sa propre énergie qu’au terme de sa course il imprime au suivant.
Allégé de sa charge, il continue même à courir
et, d’un œil fraternel, l’esprit en repos,
voit s’éloigner celui qui poursuit l’effort solidaire, jusqu’au suivant.
»

Jacques Rigaud



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