CE QUE LES RELIGIONS PEUVENT APPORTER

 

AUJOURD’HUI A LA SOCIÉTÉ

 

-EN PARTICULIER LA RELIGION CATHOLIQUE-

 Intervention pour le Service incroyance et foi (SIF), Nimes le 9 février 2011




Comment je comprends la question qui m'est posée et le fait même qu'elle se pose



On pronostiquait volontiers la disparition de religions dans la vie de nos sociétés
modernes, laïques et sécularisées.
Or voici que les faits viennent -comme souvent- déjouer le pronostic.

Du point de vue des religions , on voit des choses surprenantes :
°Les Églises et les religions cherchent davantage à exister aujourd'hui dans le domaine public,
sinon par une intervention directe dans le débat politique
du moins par la recherche d'un lien plus étroit avec les politiques.
Depuis 1987, l 'épiscopat catholique comme la Fédération protestante de France
tentent de redéfinir le cadre institutionnel de la laïcité
de telle manière que soit reconnue et affirmée
la dimension religieuse de l'existence humaine au sein de l'histoire et de la société.
° En matière de relations avec les arabes -musulmans comme chrétiens-,
l'état sioniste, qui s'affirme comme laïque,
refuse de distinguer le politique du religieux :
la religion, prise soit comme culture soit comme foi religieuse proprement dite,
justifie une domination, une mise sous tutelle, voire une évacuation larvée des arabes.
° Les radicaux du monde musulman étendent leur influence bien au-delà du Proche et du Moyen-Orient.
Ce durcissement inquiète.
La religion vient sacraliser
un amalgame de revendications sociales, anticoloniales, antioccidentales, antisionistes,
et justifier parfois toutes les violences, y compris religieuses.
Ce phénomène se répercute jusque chez nous,
même chez des personnes ayant fait des études supérieures.
[ Avec les événements nés en Tunisie, la jeunesse vient d'ouvrir des perspectives nouvelles... ]
° Les « évangéliques » interviennent de manière souvent intempestive
dans le monde musulman -africain comme asiatique-,
ainsi que dans le monde asiatique traditionnel (Inde, Chine).
Ils taillent des croupières aux religions chrétiennes établies,
un peu partout et tout particulièrement en Amérique latine.
Parfois, en dépit du Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ,
ils ne craignent pas d'interférer directement comme une force dans la vie sociale,
parfois avec violence (cf. Pro life ),
voire dans la politique elle-même :
ils ont pesé et pèsent encore lourdement sur la politique américaine.
• --> La religion concerne la vie sociale en tant que telle, que la société le veuille ou non.

Du point de vue de la vie sociale , devenue pluriculturelle et plurireligieuse,
de nombreuses questions, tout aussi surprenantes, se posent à propos de la place des religions :
° Ce n'est pas tout nouveau :
au nom de la laïcité, est-il légitime de faire de la religion une affaire purement privée,
totalement en dehors de l'espace public ?
Les religions ne s'en satisfont pas,
elles ne s'en sont jamais satisfaites, même en France.
D'ailleurs, ce n'est ni la loi de 1905, ni la pratique
(cf. l'enseignement privé catholique, ou les aumôneries militaires et d'hôpitaux).
« La séparation n'exclut pas des accords.
La neutralité n'est pas l'ignorance.
Au-delà des mots, un respect réciproque suggère des solutions. »
(Gaudemet, Laïcité et Concordat , Revue d'histoire de l'Église de France , t. 87 (219), juillet-décembre 2001, p. 392).
La question de la place des religions dans feu-la-constitution-européenne en est l'un des derniers avatars…
° Mais il y a de l'inédit.
Il concerne surtout les musulmans, mais pas seulement :
port du voile pour les élèves musulmanes… port du voile intégral dans l'espace public…
enseignement culturel des religions à l'école -préconisé par Régis Debray-…
port du turban et du poignard par les Sikhs…
menus hallal dans les cantines…
médecins hommes pour les femmes dans les services hospitaliers, surtout en gynécologie…
piscines ou heures de sport scolaire mixtes…
espaces de prière demandés dans les entreprises…
repos du dimanche…
vie entre soi d'une proportion importante de musulmans… etc.
Tout cela apparaît comme autant de marqueurs de dérives communautaristes  ;
elles ont une forte composante religieuse,
elles mettent la laïcité en danger,
et elles font courir à notre société le risque de perdre le sens des valeurs communes...
[voir Le livre La révolution théoculturelle et l'article qu'il a inspiré ]
° De façon plus souterraine mais non moins importante,
la disparition des grandes idéologies
-hormis l'idéologie ultralibérale, que l'on ne voit plus guère comme telle,
tant elle est devenue l'air que l'on respire sans s'en apercevoir-
s'accompagne de et ouvre la porte à une montée de fondamentalismes religieux et politiques qui inquiète.
Un signe : même nos sacro-saints droits de l'homme sont contestés par certains,
en tant qu'occidentaux ou/et judéo-chrétiens, mais pas universels.
• --> La vie sociale concerne la religion en tant que telle, que la société le veuille ou non.

Paradoxe, c'est plutôt parmi les tenants de la vieille culture laïque, à gauche,
qu'on a d'abord voulu trouver de nouvelles bases pour penser la relation de la laïcité aux religions.
La Ligue de l'enseignement s'est engagée dans un dialogue public
avec l'Église catholique et certains représentants de l'islam ;
elle a signé un texte commun avec la Fédération protestante
où il était ouvertement question d'en finir avec une laïcité de séparation étanche,
et de permettre des relations entre les religions et l'État
rendant possible l'expression publique des confessions religieuses.

En même temps, nous vivons une crise de déshumanisation de la vie sociale
qui me semble liée à cet ultralibéralisme de l'économie mondiale
qui tend à réduire l'économie -et donc l'humain- au service de l'argent, du seul profit,
et qui cultive un individualisme exacerbé…
lequel sert bien ses intérêts !
Nos sociétés en sont fragilisées.
Cela ne les aide pas à faire face lucidement et sereinement aux questions nouvelles.

En pareil contexte, les religions en général et, aujourd'hui au SIF, le catholicisme en particulier,
pourraient-ils apporter quelque chose à nos sociétés sécularisées,
dans le respect de la laïcité ?
Et si oui, quoi ?
Voilà comment je comprends notre échange de ce soir.





Cinq pistes proposées à la recherche


J'ouvre simplement cinq pistes pour la discussion.
Elles se recoupent partiellement.
° Notre nouveau cadre culturel s'ouvre à un apport des religions à nos sociétés .
Il semble que l'opinion publique, la mentalité culturelle actuelle,
soit davantage prête, aujourd'hui, à reconnaître les expressions religieuses dans la société française.
En effet, elle a de moins en moins une conception autoritaire du religieux
comme système d'emprise sur les consciences et la société.
Elle place au centre le pluralisme des valeurs, des idées, des visions du monde et donc des religions.
Elle conçoit plutôt les expressions religieuses comme
expressions, légitimes, d'individus bricolant eux-mêmes leur spiritualité.
«  Chacun sa route, Chacun son chemin. Chacun son rêve, Chacun son destin…  »
Dans ce nouveau cadre culturel,
des expressions religieuses qui ne se veulent pas normatives pour les autres
deviennent recevables.
Ainsi le pluralisme apparaît-il comme une « condition d'exercice de la souveraineté du sujet » ;
et « la laïcité se doit (…) de ne pas favoriser une conception particulière de l'humanité »
( Guy Bedouelle, Henri-Jérôme Gagey, Jérôme Rousse-Lacordaire, Jean-Louis Souletie,
Postface de J.-M. Donegani,
Une République, des religions. Pour une laïcité ouverte
, Paris, Éd. de l'Atelier, 2003 ).
Question  :
si la laïcité doit légitimement permettre à chacun d'exprimer sa préférence et sa différence,
reste à régler les risques d'émiettement du corps social et de communautarisme.



Qqs. points sur lesquels les religions en général,
le christianisme en particulier, et surtout le catholicisme,
me semblent pouvoir apporter qq.chose à nos sociétés.

° Un service de la transcendance .
Pendant des siècles, et au XVIe siècle surtout, en France,
les religions ont été un facteur de division et de violence
pour les sociétés dans lesquelles elles se rencontraient.
Face à la pluralité religieuse, l'Eglise catholique estime aujourd'hui que
sa mission d'unité se joue à travers le dialogue avec les croyants des autres traditions religieuses.
Elle a conscience que le dialogue offre à ceux qui s'y engagent
la promesse d'approfondir leur propre foi,
et de s'ouvrir à des dimensions nouvelles du mystère de Dieu.
Elle sait aussi qu'en agissant ainsi,
encouragée par les nombreux gestes posés par Jean Paul II,
elle ouvre efficacement à la paix entre les hommes,
mais pas seulement en contribuant à désamorcer les vieilles guerres religieuses
qui ont ensanglanté l'histoire humaine… et qui menacent encore.
Témoin la grande intuition de Jean-Paul II convoquant à Assise en 1987
des représentants de toutes les familles spirituelles de la planètes :
l'homme ne peut vivre en paix, c'est-à-dire en frère avec les autres hommes,
sans référence à une transcendance, à quelque chose qui le dépasse ;
et nous, religions, nous sommes en quelque sorte, un service de la transcendance dans la société.
C'est pourquoi nous devons toutes servir l'unité, la paix entre les hommes…
au lieu de nous combattre !



Question  :
il y a aussi une certaine transcendance dans l'Homme même :
cf. Luc Ferry…
cf. Pascal Picq, agnostique, qui tire de l'Évolution qui conduit jusqu'à nous
des éléments d'humanisme très forts
[ voir le livre Nouvelle histoire de l'Homme ]
-à savoir que nous sommes tous également héritiers d'une même hasardeuse et prodigieuse histoire-.
Pour moi, c'est très beau, très valable ; et même très évangélique
(« ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi-même que vous l'avez fait » Mt.25).
Toutefois, il me semble que cet humanisme finit par buter sur la question du mal,
de l'indéracinable perversité de l'homme,
hélas largement démontrée par l'histoire, y compris actuelle.
Les chrétiens ont la chance de pouvoir s'appuyer
sur l'amour inconditionnel de Dieu envers les humains que nous sommes,
manifesté par Jésus dans sa mort et sa résurrection ;
par là, ils sont porteurs dans la société d'une espérance fondamentale et d'une interrogation,
que Pascal a bien formulées dans ses Pensées  :
« l'Homme passe l'Homme »…
D'autre part, la reconnaissance-de et, surtout, l'adhésion-à
cette « transcendance » intérieure à l'Homme et aux relations humaines
est une véritable « foi » :
c'est-à-dire la confiance risquée en quelque chose
(l'amour, la vie, les autres, la justice, l'avenir, la solidarité…)
dont nous n'avons pas la maîtrise et dont nous ne savons pas où cela va nous mener.
Quelle vie humaine serait possible sans une « foi » de cet ordre ?...
Les croyants, les chrétiens, seraient-ils, dans nos sociétés,
des témoins privilégiés de cette « foi »-transcendance
sans laquelle il n'y a pas de vie humaine possible…
et dans laquelle tout homme baigne quelque part ?

° Quel fondement aux valeurs sur lesquelles reposent nos sociétés ?
Nos démocraties sont en crise profonde.
Les valeurs sur lesquelles elles se sont fondées -liberté, égalité, fraternité… droits de l'Homme-
ne vont plus de soi pour tout le monde
(cf. le pluralisme culturel individualiste ;
cf. les revendications islamiques contre les droits de l'homme :
ils sont pour les Occidentaux, pour nous c'est la charia).
Les papes parlent, un peu trop vite à mon goût, de relativisme ;
mais ils touchent quelque chose !
Qu'y a-t-il de commun à tous les hommes ?
Y a-t-il un universel sur lequel peut se fonder une vie commune ?
Au cours d'un débat public, de très haut niveau,
entre le philosophe Jürgen Habermas, « inventeur » de la fameuse éthique de la discussion,
et le cardinal Joseph Ratzinger,
à Munich le 28 janvier 2004
(J. Habermas et J. Ratzinger, in Les fondements pré-politiques de l'État démocratique, Esprit , juillet 2004),
Habermas en est venu à reconnaître que, sans référence à une transcendance,
il ne lui était pas possible de fonder la pertinence des valeurs
(les fameux « fondements pré-politiques »)
sur lesquelles reposent nos sociétés…
Bel acte d'honnêteté intellectuelle et interrogation majeure, pour lui qui se dit agnostique.
Nous sommes renvoyés au « nouveau cadre culturel » et « service de la transcendance » (1er et 2e points)…
Il y a, à la clé, la question de l'humanité de l'Homme,
qui ne peut jamais être chosifié ;
ainsi que la question de l'universalité de l'Homme,
dont dépend notre vivre ensemble et, forcément, la quête de la justice.
Vaste programme !

° La question du sens.
A peu près tout ce que fait l'homme,
le chimpanzé le fait, au moins en germe.
Y compris d'élaborer une ébauche de sens moral !
Mais il y a une chose qu'on ne trouve que chez l'homme,
c'est la question du sens :
qu'est-ce que je fais là ? et pourquoi ?
Explorer cette question était le rôle des mythologies…
c'est devenu le rôle de la philosophie, née en Grèce,
qui reprend avec les seules lumières de la raison
les grandes interrogations humaines, mises en scène dans les mythes religieux…
c'est encore le rôle des religions.
Dans une société très fonctionnelle, commandée par le profit,
tendant à réduisant l'homme au consommateur,
les religions contribuent à maintenir vivante la question du sens,
et donc l'humanité de l'Homme.



° La liberté religieuse, fondement de toutes les libertés.
Le droit à la liberté religieuse
-y compris celui de ne pas en avoir ou d'être athée !-
est "premier",
au sens où, historiquement, il a été affirmé en premier
(cf. les martyrs du christianisme des premiers siècles, les protestants lors de le Réforme au XVIe siècle en Europe…),
mais aussi au sens où il concerne la dimension la plus constitutive, la plus profonde de l'homme :
son interrogation sur le sens.
Aujourd'hui encore, aux quatre coins du monde,
la liberté religieuse ne va pas de soi :
idéologies politico-religieuses
(bien des pays musulmans, intégrismes de tout poil, Israël…),
poids du « politiquement correct »
(euthanasie, « exculturation » du christianisme…),
crispations politiques (Chine…)…
La liberté religieuse a un rôle central
car elle affirme et reconnaît la haute dignité de l'Homme et de la personne humaine.
En ce sens, elle est au fondement de tous les autres droits de l'homme.
Il y a dans la liberté religieuse une force, précieuse pour la société,
de résistance à toute réduction de l'Homme à l' homo oeconomicus
et à toute forme d'asservissement.

L'échange m'a amené à apporter une précision.
Par son insitution planétaire -qui a certes ses lourdeurs !-,
l'Église catholique en tant que telle est certainement
un signe de l'unité possible entre tous les hommes dans leur diversité ;
et elle a certainement
un rôle à jouer dans ce sens
[ voir le livre Maurice Vidal, Cette Église que je cherche à comprendre passim et p.275-276 ]


Jacques Teissier

 

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