La crise financière et économique éclipse amplement les problèmes écologiques.
Ils subsistent pourtant, dans toute leur acuité.
Les évêques de France le rappellent avec force dans un document récent :
Enjeux écologiques et défis pour l'avenir
A cette occasion, voici :



Une approche théologique de la question écologique

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Jacques Teissier

Nimes novembre 2012
(Conférence)


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Dans ce qu’on appelle le paganisme,
les dieux font partie de notre monde et en règlent le cours.
Le thème central de tous les récits mythologiques peut s’exprimer de la façon suivante :
si les choses sont ainsi aujourd’hui, c’est parce qu’autrefois, les dieux…
Dans cette conception, toucher à l’ordre du monde,
c’est forcément le déranger et donc offenser les dieux :
c’est commettre un sacrilège.
Pour vivre bien, l'homme doit accepter sa condition et s'attirer les faveurs des dieux.

La révolution biblique
Lévinas disait que ce qui caractérise le paganisme n'est pas l'idolâtrie,
mais l'impossibilité de concevoir un Dieu, ou des dieux,
qui ne feraient pas partie du monde
et ne seraient pas soumis à sa Loi immanente.


Le judaïsme a introduit dans l'histoire humaine
une perspective nouvelle, proprement révolutionnaire.
Non seulement Dieu est unique, mais il est transcendant à sa création :
il en est radicalement distinct,
il ne fait nombre avec aucune des réalités du monde.
Par contre, il confie cette création à la gestion de l'Homme.
Dans ces conditions, l'Homme acquiert la liberté de pouvoir toucher à l'ordre du monde :
non seulement il ne commettra pas de sacrilège,
mais il exercera une responsabilité que Dieu même lui a confiée.
Par Jésus, les chrétiens ont hérité de cette liberté et de cette responsabilité.
Nous connaissons bien ces deux récits célèbres du livre de la Genèse  :
«  Dieu dit : "Faisons l'Homme à notre image, selon notre ressemblance,
et qu'ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel,
les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre."
Dieu les bénit et leur dit :
"Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ;
dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre." »
(Gn 1,26…2)

«  Le Seigneur Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel,
et il les amena à l'homme pour voir comment celui-ci les appellerait :
chacun devait porter le nom que l'homme lui aurait donné.
L'homme donna des noms à tous les bestiaux,
aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages. »
(Gn 2,19-20)

L'originalité biblique n'a l'air de rien.
Pourtant, elle introduit dans l'histoire humaine une nouveauté décisive,
beaucoup plus importante qu'il ne semble.
En donnant à l'Homme la liberté d'intervenir dans la création,
elle ouvre à de nouveaux possibles.
Avec l'apport convergent des vieux philosophes grecs,
qui avaient déjà cherché à comprendre le monde et l'Homme de façon purement rationnelle
sans faire appel aux récits mythologiques de la religion,
ces nouveaux possibles seront à la source de l'essor des sciences et des techniques
dans l'Occident judéo-chrétien.
Sciences et techniques modernes ne sont pas nées chez nous par hasard.

La révolution biblique revisitée
La création nous est donc confiée pour que
nous la « dominions », la « soumettions », et que nous en vivions.
Depuis la Renaissance, qui voit l'émergence de la modernité, jusqu'à l'époque moderne,
nos sciences et nos techniques ne cessent d'aller de prodige en prodige.
Cette domination n'a fait question ni aux croyants ni aux autres, jusqu'au moment où un doute s'est insinué.


Dans son célébrissime roman « d'anticipation », Le meilleur des mondes , paru en 1932,
Aldous Huxley jette un doute prophétique sur le monde que nous sommes en train de construire.
De fait, le nazisme et le communisme vont montrer que notre raison, nos sciences et nos techniques peuvent dérailler.
Les bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki vont poser la question
d'une autodestruction possible de l'humanité par elle-même.
Puis, avec de la crise pétrolière, nous découvrons que les ressources de la planète ne sont pas infinies…
que nous nous comportons en véritables pillards,
épuisant les ressources des générations futures,
détruisant les grands équilibres naturels et la biodiversité,
polluant les eaux, les sols et les airs.
Il nous faut changer de modèle de développement, changer de « paradigme » comme on dit.

Grosse interrogation :
globalement, la question écologique comme telle n'est pas née dans les milieux chrétiens.
Ils ne s'y intéressaient guère
car ils étaient bien plus centrés sur le social et la question de l'Homme
que sur la nature.
L'institution Église, quant à elle, apparaissait comme inféodée à l'ordre établi,
qui résistait sous mille et un prétextes aux remises en cause écologistes.
Plus encore, la référence aux fameux récits de la Genèse
servait, ou semblait servir, de justification aux excès dénoncés par ces écolos :
«  Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez…  » (Gn1,28).
Dans son ensemble, le mouvement écologique fait grief au judéo-christianisme
d'être responsable de la crise
à cause de ce qu'il semble avoir mis dans la tête des gens avec le livre de la Genèse.
C'est dire que l'écologie est née avec une tonalité assez antichrétienne et anticléricale.

Les chrétiens sont bien de leur temps.
Ils ne savent pas tout d'avance, ils ne planent pas au-dessus de l'humaine condition.
Mais, comme la majorité de nos contemporains, les interrogations écologiques ont fini par les toucher.
D'où la question  :
nos récits bibliques de la création disent-ils vraiment tout ce qu'on leur fait dire ?
Les lisons-nous bien ?
Nos biblistes, nos théologiens, nos historiens, nos philosophes et autres se sont mis au travail.
Une fois alerté par les questions nouvelles,
il n'était pas si difficile d'ajuster notre lecture de la Genèse  :

°Si on la lit en tenant compte du contexte de sa rédaction,
on s'aperçoit qu'après l'exil à Babylone, il fallait au peuple Juif reconstruire le pays et le repeupler.
Aujourd'hui, c'est bien différent.
° Dans le contexte du paganisme, il était important de dire que
l'Homme n'avait pas à avoir peur de toucher à la nature, créée par Dieu et confiée à l'homme.
° Aujourd'hui, rien ne semble nous résister.
Mais en fait, la nature ne donne rien d'elle-même.
Elle n'est pas angélique, comme le laisserait croire une vue romantique.
A l'état brut, c'est un milieu hostile ;
il faut la travailler et, en ce sens, la dominer.
On le perçoit mieux avec ses bras de toujours qu'avec les machines d'aujourd'hui !
On peut comprendre les insistances du texte biblique dans le contexte de son époque.
° "Soumettre", c'est se mettre "sous". Mais sous quoi ?
Sous quoi d'autre que sous le dessein de Dieu en vue de notre bonheur et de la vie fraternelle !
Cette domination n'exclut pas le respect.
L'Homme est en quelque sorte le « jardinier »
d'une nature qui lui est confiée mais dont il n'est pas le propriétaire ;
comme tel, il a à respecter le don de Dieu.

Si l'on en croit le récit dit du "péché originel" (Gn 3),
l'Homme porte en lui une volonté d'autosuffisance, un désir de toute-puissance qui sont destructeurs.

Par là, le meilleur peut devenir le pire :
quand l'Homme ne se situe plus en "gérant" de la création, en "serviteur", en « jardinier »,
mais en maître absolu,
il manque de "sagesse".
Et alors, il casse.
La crise écologique est venue révéler un péché caché,
une suffisance de notre culture,
qui allait de pair avec une inconscience des chrétiens qui en étaient habités.
Nous avions reçu la Bible dans une mentalité occidentale,
que cette même Bible avait largement contribué à former.
Cela avait produit de beaux fruits,
mais aussi une civilisation dominatrice des autres peuples
avec son cortège de destructions d'autres civilisations,
une civilisation prédatrice causant de grands dommages à la nature.
Malgré le récit du « péché originel »,
nous pouvions difficilement nous en apercevoir avant que se pose la question écologique.
Quand elle s'est posée, nous aurions sans doute pu et même dû être plus attentifs.
Par contre, une fois bien alertés,
nous ne pouvions plus refuser d'être questionnés et de nous interroger ;
nous avons eu l'honnêteté de le faire.
Et voici que du moment désagréable de la remise en cause, est sorti tout un enrichissement.





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