Une approche théologique de la question écologique

2/2


Jacques Teissier

Nimes novembre 2012
(Conférence)


Retour
Retour
 

 

 

Les nouveaux fruits de la révolution biblique
Notre lecture de la Genèse est devenue plus profonde et plus fine.
Nous avons découvert une dimension toute nouvelle au commandement d'aimer son prochain.
Il comprend l'écologie :
que ce soit par rapport à l'aujourd'hui, car il y a d'autres humains que nous sur la planète ;
ou par rapport à l'avenir, car demain l'humanité devra pouvoir trouver une terre habitable.

Autre fruit inattendu,
l'acceptation de nous remettre en cause a ouvert de nouvelles possibilités de dialogue :
«  Je trouve remarquable que des croyants remettent en cause leurs textes fondateurs.
La supériorité de l'Homme sur la nature a conduit à une vision prométhéenne ;
mais l'Homme ne peut pas se transformer en dieu.
J'admire votre confiance dans les capacités de l'homme pour s'en sortir,
mais on en voit aussi les limites ! 
»,
disait avec étonnement, un Vert de formation chrétienne mais devenu athée,
à l'issue d'un échange en paroisse autour de ces questions.

L'acceptation de nous remettre en cause a encore contribué à apaiser
le vieux contentieux entre l'Église et la science moderne.
Au néolithique, il y a seulement 10.000 ans,
l'homme est passé de la chasse et de la cueillette à l'élevage et à la culture :
cette volonté de maîtrise de son environnement fait partie de lui.
La Bible confirme et amplifie ce dynamisme.
Cela n'a pas posé la moindre question
tant que le nombre et les pouvoirs de l'homme ne mettaient pas en danger son environnement.
Aujourd'hui, on ne peut plus penser que l'Homme soit "au-dessus" de la nature,
on voit bien qu'il en fait partie.
Voilà qui rejoint les perspectives ouvertes par la découverte de l'évolution des êtres vivants :


Teilhard de Chardin parle à juste titre du " Groupe zoologique humain "
et de la place de l'Homme " dans " la nature.
L'Homme émerge de la nature, mais il en fait toujours partie ;
il n'arrive pas comme posé par dessus.
Notre foi se trouve maintenant tout à fait à l'aise dans ce nouveau contexte culturel
grâce à notre relecture de la Genèse.

L'Homme « jardinier » de Dieu est tout de même mieux positionné
que l'Homme prométhéen, se croyant tout-puissant !
Mais il nous faut reconnaître que nous n'y avons pas été sensibles les premiers,
alors que nous avions tout pour cela…
On retrouve curieusement un processus historique similaire
à propos des droits de l'Homme, de la liberté de conscience, de l'esclavage, du dialogue interreligieux, de la place de la femme...

Les questions des écologistes nous ont invités à relire nos textes fondateurs.
Expérience très riche, qui nous rappelle – une fois de plus - combien nous ne détenons pas la vérité,
et, plus encore, combien nous ne détenons pas le Saint-Esprit.
Expérience très riche, qui nous invite à rester humbles dans nos convictions,
à rester attentifs aux questions venant « d'ailleurs ».
Même quand elles nous dérangent ou nous agressent dans un premier temps,
elles peuvent être des appels de Dieu,
voire des rappels à l'ordre.
Pourquoi nous dit-on telle chose ?…

«  Enjeux écologiques et défis pour l'avenir  »
Ce petit texte récent (50 pages, avril 2012)
du « Groupe de travail écologie et environnement » de la Conférence des évêques de France,
est très intéressant, pas dogmatique pour deux sous, modeste et vigoureux.
Élaboré par 7 évêques [dont le P Carré, de Montpellier] en lien avec une vingtaine experts,
il donne un signe fort de la prise en compte de l'écologie par les chrétiens.
Sans le résumer ni le paraphraser – il suffit d'aller le lire -,
je voudrais simplement en souligner trois points qui m'ont particulièrement frappé :

° La crise écologique n'est pas considérée comme un simple problème à résoudre,

mais comme « une crise de sens » (p.19)
qui met en jeu notre « conception de la vie bonne » (p. 20)
et nécessite de « revisiter » « le fondement même de la vie » (p.19, 20) ;
elle appelle de nous une véritable « conversion » (cf. p 51).
Elle nous pose une authentique question spirituelle.

° Face à la tentation du découragement devant l'ampleur de la tâche et la force des résistances,
« l'espérance chrétienne, fondée sur la foi en la résurrection de Jésus-Christ,
fait de nous les témoins d'une vie qui traverse [même] les expériences portant un goût de mort.
Aucune garantie de vie meilleure,
mais la croyance que de la mort peut émerger la vie.
Aucune sécurité face à l'avenir,
mais l'invitation à accueillir l'incertitude comme promesse d'une nouveauté radicale.

L'espérance fait de nous les acteurs d'une vie toujours à venir…
[Elle] nous permet de découvrir qu'il peut être heureux
de servir une humanité et un monde toujours en train de naître. » (p.23, 24).
Voilà qui a du souffle.

° Les évêques sont réalistes.
Ils nous invitent à tenir compte de la dimension écologique
non seulement dans notre vie quotidienne et nos responsabilités professionnelles,
mais aussi dans tous les aspects de la vie de l'Église,
depuis la catéchèse et la liturgie
jusqu'aux aspects les plus matériels (transports, gaspillage de papier etc.),
depuis la création de lieux d'échange avec tous
jusqu'à l'engagement dans des actions collectives, d'Église ou non.
Que nos paroles soient l'expression de quelque chose dont nous nous efforçons de vivre,
et pas seulement des « paroles verbales » comme on dit.

Je soulignerai aussi trois limites qui m'ont laissé un peu insatisfait dans ce texte :

° La plus importante à mes yeux,
c'est qu'il n'est pas dit le moindre mot sur l'inconscience collective passée des chrétiens
ni sur l'approfondissement, l'enrichissement
que l'interrogation écologique a apportés
à notre lecture de la Genèse et à notre foi.
Ils parlent un peu comme si notre lecture actuelle
était une évidence de toujours, tombée du ciel.
Quel dommage de rater une si belle occasion de signifier à nos frères humains
que nous ne surplombons pas l'histoire des Hommes,
mais que nous cheminons ensemble, à tâtons,
et que nous avons besoin les uns des autres !
Ne nous faudrait-il pas savoir dire un merci aux « écolos », si divers soient-ils ?

° Il est vrai que la nécessité de prendre en compte nos limites,
plutôt que de sombrer dans la démesure,
peut être « mise en écho » avec certains « principes » de la tradition chrétienne » (p.23).
Être croyant en Jésus-Christ, c'est plus que des « principes » :
c'est une vie ; l'expression n'est pas très heureuse.
Mais s'il y a « écho », c'est qu'il n'y pas de contradiction, comme certains le croient peut-être,
entre vivre humainement et être chrétien : ce n'est pas rien.
De fait, si l'Esprit saint est à l'œuvre partout et s'il nous humanise à l'image du Christ,
alors n'importe qui peut vivre quelque chose de Jésus-Christ sans être chrétien.
Si l'on est en distance avec la foi chrétienne,
quel intérêt peut-on avoir à constater cet « écho » ?
Le document y apporte discrètement quelque réponse.
On voit bien que la référence au Christ apporte une confirmation, une solidité, une confiance ;
qu'elle met des insistances intéressantes pour l'humain que je suis ;
qu'elle met en relation avec Quelqu'un d'immense
et qui a pourtant envers nous une confiance, une bienveillance,
qui dépasse celle que nous pouvons nous faire à nous-mêmes.
C'est beaucoup.
En même temps, on garde un peu l'impression que nous serions des modèles de cet « écho »,
que nous aurions ce que les autres n'auraient pas, ou pas aussi bien que nous.
Comme si nous avions davantage l'Esprit saint que les autres !
A l'image du centurion (Mt 8,10) ou de la Syrophénicienne (Mt 15,28 ; Mc 7,29) des évangiles,
la question écologique montre bien qu'il n'en est rien.
Quand nous trouvons de tels « échos », que ce soit à notre avantage ou non,
n'est-ce pas pour nous un signe que les Hommes sont déjà habités par Dieu ?
Un appel à cheminer ensemble, en frères, dans la réciprocité ?
Comme il est délicat de ne pas se situer en supériorité, même sans le vouloir…

° Enfin, même si la note n'est pas totalement absente,
la dimension dite « eschatologique » me semble trop ténue.
Le dessein de Dieu est de rassembler tous les Hommes de tous les temps en une seule famille, en un seul Corps,
de vivre avec chacun et avec tous une communion.
Depuis que le Christ a définitivement pris le dessus sur toutes les forces du Mal et de la Mort ,
rien ne peut plus empêcher ce dessein d'aboutir quoi qu'il arrive,
quand bien même l'humanité finirait à la manière d'un chemin de croix et d'un Golgotha.
En Jésus-Christ, l'Histoire humaine a un aboutissement assuré,
quels que puissent être ses chemins.
Il me semble que notre époque difficile a tout particulièrement besoin de retrouver cette espérance finale.

Même si ce très intéressant texte des évêques ne trouve pas tout à fait le ton juste
pour un authentique dialogue, en réciprocité
- plus nécessaire que jamais dans la condition actuelle de notre société et de l'Église dans notre société -,
il y tend, et c'est très prometteur.

Nous devons une fière chandelle aux écologistes
et aux gens d'Église qui ont su les « entendre ».




Logo d'ACF Nimes
Arts - Cultures Foi de la délégation de Nimes
Site créé par NPousseur